Ce blog n'est plus à jour. Le roman et de nombreux ajouts ont été transférés ici: http://earil.just-forum.net/. Vous y trouverez les nouveaux chapitres, des cartes...
Si vous désirez
me joindre pour un quelconque renseignement ou une demande, écrivez moi un mail:
morganbs@hotmail.fr
Carte Est des Terres Environnantes de Litreya :
http://img50.imageshack.us/img50/6606/partieestdesdeuxpartiesgl5.png
Carte Ouest des Terres Environnantes de Litreya :
http://img295.imageshack.us/img295/2007/partieouestdesdeuxpartiesbu4.png
Cartes Est et Ouest des Terres Environnantes de Litreya :
http://img295.imageshack.us/img295/1533/2carteslieseg0.png
(Si la taille de l'écriture vous semble trop petite, appuyez sur CTRL tout en roulant la molette de votre souris).
Chapitre Premier
Eäril, un jeune bûcheron du village de Litreya, avait travaillé treize longues années auprès de son père à la lisière de la Petite Forêt, lorsqu’il décida de les quitter, lui et sa mère, afin de poursuivre sa vie comme il l’entendait par delà les collines et l’horizon des bois où sa famille vivait depuis toujours. Selon lui, la renommée et le caractère de son père l’avaient toujours empêché de faire ses preuves, et de décider par lui-même de ce qu’il voulait réellement faire. Mais en cela ne demeurait pas l’unique raison de ce désir.
Cette idée d’un départ lui était venue après la Grande Récolte, voila trois années, lorsque le neveu du grand sage Gardim revint de son périple. Celui-ci avait traversé le Lac Agité sur un petit voilier de bois et de toile grise, puis s’était rendu au Royaume des Pierhoms, loin vers l’Est, pour compléter les cartes de la Bibliothèque du village. Mais sa tâche était en grande partie inachevée car les cartes et récits de légendes d’autres contrées se limitaient bien souvent à la région du Méporo et ne mentionnaient rien de plus éloigné que les falaises de la Mer Nord. Ainsi, toute la région à l’Ouest et au Sud de Litreya (notamment après le Domaine des Cinq Bois) demeurait inconnue des habitants. Mais revenons à Eäril, car les aventures du neveu de Gardim sont bien différentes des siennes.
Ce bûcheron était de taille moyenne, et son métier l’avait doté de puissants bras qui l’aidaient à abattre les plus robustes chênes des bois, ainsi qu’un amour pour les arbres et la nature en général. Ses yeux marrons ainsi que ses cheveux mi-longs et légèrement ondulés faisaient d’Eäril un homme admirable sur le plan physique. Il était châtain foncé, contrairement à la plupart des villageois de la région du Méporo qui restaient châtains clair jusqu’à un certain âge avant d’arriver à une teinte presque blonde. Depuis tout petit, ses parents l’avaient élevé avec de hautes valeurs morales, et il restait souvent calme face à des situations imprévues qui auraient mis mal à l’aise la plupart des garçons de son âge. Cependant, les filles de Litreya ne parvenaient pas à séduire celui-là, car il se refusait à laisser courir son cœur avant d’atteindre sa majorité et d’être parfaitement mûr pour une vraie relation. En grandissant, Eäril développa en lui le puissant désir d’aller découvrir et explorer des endroits dont il ignorait l’existence. Il n’était pas rare qu’Eäril parte, seul, toute une journée, méditer sur la beauté de la nature, qu’il appréciait plus que toute autre compagnie. Son plus grand plaisir consistait à rester immobile, sur un rocher ou dans un arbre, et d’écouter les animaux discuter, ou le vent siffler à travers les branches. Sa personnalité ne facilitait pas les relations avec les enfants de son âge et c’est ainsi qu’il grandit presque sans amis. Par conséquent il devint très débrouillard et indépendant, sans pour autant rejeter le monde qui l’entourait. Plutôt que de s’amuser avec les jeunes du village, il aimait discuter et apprendre avec le sage Gardim, qui lui apprit l’écriture et beaucoup d’autres choses, ce que nous découvrirons dans la suite de l’histoire.
Un soir, après une dure journée de labeur et ayant terminé de découper un massif tronc d’arbre en petites bûches à l’aide de sa longue hache, il se mit en tête d’exposer son projet à sa famille. Le soleil avait alors laissé filtrer ses derniers rayons de lumière au travers des rideaux grisonnants de la masure lorsque Eäril fit gronder sa gorge, comme à son habitude lorsqu’il désirait prendre la parole. Sa mère était en train de faire cuire les deux lapins que leur voisin leur avait offert (bien que la maison la plus proche fut bâtie à quelque deux kilomètres) le matin, en échange d’un peu de combustible. Son père leva alors la tête de son bol de bouillon, la barbe dégoulinante de sauce. Sa toute jeune sœur n’y prêta pas attention, ainsi que sa mère qui servait alors la viande dans les assiettes de chacun.
Eäril prit donc la parole en ces termes :
« -Père, Mère, je dois vous parler…J’ai l’intention de me rendre dans les terres qui sont au-delà de la Petite Forêt. Je me suis entretenu avec le grand sage durant quelques années, et nous sommes tombés d’accord. Je vais voyager vers l’Ouest de Litreya, afin de compléter les cartes de la Bibliothèque ».
Le vieillard, qui portait à l’instant une cuillère chaude de bouillon à sa bouche, demeura quelques instants les yeux écarquillés, la cuillère entre ses deux grosses lèvres et le jus coulant jusqu’à son menton.
« - Tu n’y penses pas, mon fils, lui répondit-il. Allons, sois sérieux. Tu nous laisserais, ta mère et moi, ici, tandis que toi tu vagabonderais dans la nature, sans but ? L’âge me rattrape, et ma hache se fait lourde, tu dois reprendre la scierie, ou le village se trouvera sans bois, et nous sans nourriture ! De plus, personne n’a encore répondu à ma demande en ville pour devenir ton apprenti ». Il semblait avoir déjà songé à la question, car ces mots sortirent de façon automatique, comme si la réponse avait été mûrement développée auparavant dans l’esprit du père.
« - J’ai justement mentionné ce point au sage, expliqua Eäril…Il m’a promis qu’il veillerait sur vous, vous le connaissez, il a de nombreux biens, et ne manque pas à ses promesses. Il m’a juré qu’à mon retour j’obtiendrai une bourse de cinq cent pièces d’argent si je lui ramenais une carte détaillée des lieux que j’aurai visité, ainsi que quelques légendes d’ailleurs.
- Mais, continua le vieux père Falak avec une voix tremblante, combien de temps partiras-tu ? Et tu ne sais même pas dessiner de carte, ou voyager ! Lorsque tu avais onze ans, tu ne voulais même pas partir trois jours avec moi, faire les provisions à la ville de Karnala de peur de dormir dehors.
- Père…je ne suis plus un enfant à présent, dit Eäril en essayant d’être le plus persuasif possible. Le sage Gardim et son neveu m’ont enseigné tout cela, bien que je ne vous en ai jamais fait part. J’ai vingt-trois ans, et je ne suis même pas marié. Je suis las de rester de ce côté de la Petite Forêt, je veux découvrir le monde, et cette récompense vous assurerait de quoi vivre dans de bonnes conditions jusqu’à la fin de votre vie. Et puis cela ferait avancer nos connaissances dans la géographie : il se peut que le monde soit bien plus grand que nous le pensons…
-Et alors ? A quoi cela te servira de savoir que le monde est grand ? Tu es né dans ce village, tu y mourras à l’exemple de tes ancêtres avant toi, et tu n’abandonneras pas tes parents ainsi. Notre famille ne repose plus que sur toi à présent, tu portes à toi seul le nom des Terans. Tu vis sous mon toit, tu n’es pas marié comme tu le dis, et il serait justement bon de songer à fonder une famille. Pourquoi ne vas-tu jamais aux fêtes du village le dimanche ? La mère Farti a deux bien jolies filles, tu sais !
- Arrête de changer de sujet, coupa alors le jeune homme, je t’ai déjà donné les réponses à ces questions, et je ne fonderais pas de famille sur un coup de tête, simplement pour que nous préservions notre nom. Ce voyage est pour moi très important…c’est ce que j’aime !
-Tu ne partiras pas de cette maison, moi vivant, j’ai dit !
-Très bien, termina Eäril d’une voix forte et se levant, poussant la table ».
Il se tourna, avança de quelques pas et tira le rideau qui séparait son lit de la salle à manger. Il s’assit sur son lit et se prit la tête entre les mains. Puis, furieux, il bondit dans la pièce commune, en faisant voler le long tissu accroché grossièrement au plafond avec des clous, et sortit hors de la masure en claquant violemment la porte. Sa mère le regarda attristée, mais son père attendit en se tenant le menton de sa main gauche, sans dire mot. Le jeune homme partit en direction de la forêt et y pénétra sous les rayons de la lune. Il marcha rapidement durant une dizaine de minutes et trouva une petite pente qu’il gravit. En son sommet se trouvaient plusieurs gros rochers mousseux baignés par la lumière nocturne des astres. Il s’arrête là et se posa sur l’un de ceux-là, comme il aimait le faire. Eäril resta silencieux, fixant le sol près de lui, puis le ciel sombre. Son esprit était torturé par d’innombrables questions sur ce qu’il était devenu, et sur ce qu’il allait faire. Un écureuil vint alors à ses pieds, puis s’avança prudemment vers le bûcheron. Celui-ci tendit la main lentement, paume vers le haut, afin que le rongeur grimpe sur lui. Après un moment d’hésitation, et une inclination de la tête, le petit animal s’assit sur la main d’Eäril qui le hissa devant son visage. Il sourit en songeant à la chance qu’il avait de vivre ce moment rare en compagnie d’une si mignonne créature. Puis l’écureuil tourna la tête vers l’orée de la forêt, sauta à terre et grimpa sur une haute branche d’un chêne alentour. Eäril demeura encore là, songeur, pendant quelques temps, puis rentra chez lui sans bruit.
Le lendemain, Eäril se réveilla de bonne heure, avant que le coq ne chante, et sans prévenir ses parents endormis, il sortit. Il se rendit au village à pied, en bas de la colline boisée. Arrivé à la palissade, le garde le laissa passer, à moitié endormi, en lui lançant son habituel « Comment ça s’passe mon gars, là haut ? ». Le jeune Terans ne prit même pas la peine de répondre et franchit d’un pas décidé l’étroite porte qui menait à l’intérieur du village. En un instant, Eäril se trouva devant la maison du sage Gardim. La porte s’ouvrit tandis qu’il s’apprêtait à frapper, et une lumière en jaillit, provenant de la cheminée au fond de la pièce sombre.
Eäril avait toujours prit Gardim comme un second père, ou plutôt un grand-père vu son âge respectable. De même, le vieillard le considérait comme un membre de sa famille, étant donné qu’il ne lui restait plus que son neveu, qui vivait sous son toit les rares fois où il n’était pas en voyage. La maison du sage était grande et grise, bâtie sur deux étages par Gardim lui-même, alors qu’il était jeune, avant qu’il n’entreprenne l’un de ses nombreux périples. Deux bâtisses s’étaient ensuite accolées à l’édifice, puis d’autres furent construites en face, et le tout constitua finalement une ruelle en pente. Le sol à l’extérieur était couvert de pavés sales qui laissaient couler l’eau de pluie, et il n’était pas rare que des inondations obligent les habitants des maisons plus bas à loger chez d’autres personnes, le temps de rénover ce que l’eau avait emporté. La pièce dans laquelle se trouvait à présent Eäril était toute en longueur, une lampe à huile accrochée à une poutre dépassant du mur à gauche, et une massive table rectangulaire en son milieu. Eäril n’avait jamais vu cette table vide, puisqu’elle était toujours jonchée de nombreux parchemins anciens, souvenirs d’ancêtres voyageurs, avides de découvrir les secrets du monde. Les murs de la pièce n’étaient guère visibles, car une multitude de cartes et d’objets placés sur des étagères en masquaient presque totalement la vue. Au fond, une armoire vitrée que Gardim gardait toujours fermée à clé, et dont le jeune homme ignorait tout du contenu. Une fois seulement, elle fut ouverte devant lui, mais le sage ne lui permit pas d’en découvrir l’intérieur et resta devant elle, de sorte qu’Eäril eut la vue bouchée. A sa gauche, une échelle menait à l’étage, et c’était avec toujours davantage de peine que le sage gravissait chacune de ses barres pour monter sous le toit. Un instrument sur pieds, occupait une grande partie du bas grenier et très souvent, le sage y jetait un œil, comme si quelque chose devait en sortir ou s’y produire à un moment précis.
Sans parler, les deux individus s’assirent près du feu, après que Gardim ait présenté un verre d’une quelconque liqueur à Eäril, que celui-ci refusa poliment.
«- Alors mon garçon, dit Gardim brisant le silence, qu’est-ce qui t’amène me voir de si bonne heure ? Tu ne viens pas prendre de mes nouvelles je suppose, car je vois que ton visage est troublé. Explique moi ce qui ne va pas, veux-tu ? Cela concerne notre projet ?
- C’est bien cela, répondit Eäril, regardant le vieillard qui se balançait légèrement d’avant en arrière. J’ai enfin exposé mon envie de voyager à mes parents, et cela ne leur plait guère. Il me parait à présent impossible d’un reparler à mon père, car il tient vraiment à ce que je reste pour fonder une famille au village, pour préserver notre nom.
- Hum, dit le vieillard qui se balançait toujours enveloppé dans une sorte de couverture à carreaux. Je vois, je vois… C’est ce que je craignais à vrai dire, car tes parents ont les mêmes pensées que la plupart des gens de ce village : aucun ne désire sortir de chez lui sous peine d’être regardé de travers comme moi et d’être prit pour un fou ».
Eäril sourit légèrement en entendant cela, car il reconnaissait bien la pensée des villageois à travers le portrait qu’en faisait le sage.
« Mais, reprit-il, leur as-tu dit que ce ne serait qu’un court voyage, et non un périple d’une vie entière ? Tu seras certainement de retour avant l’an prochain, tu sais.
- Je n’ai même pas eu le temps de leur en faire part, j’étais partagé entre de la colère et une certaine pitié pour mon père.
- Il serait bon de leur préciser mon garçon, ajouta le sage avec sa voix toujours aussi calme. Et si cela n’est pas possible, eh bien tu devras attendre encore quelque temps, et il est probable qu’une opportunité s’offre à toi bien avant que tu ne le croies.
- Mais je souhaite réellement partir ! Et le plus tôt possible ! Ce n’est pas une fois vieux que je pourrai entreprendre ce voyage…
- Je sais, mon petit, je sais, tu veux profiter de ta vigueur tant que tu en as, mais écoutes bien mon conseil: patientes et tu verras ».
Ainsi une saison passa, et Eäril se rendait de plus en plus souvent chez Gardim, sans en avertir ses parents. Ils avaient mis au point ensemble, un trajet pour son futur voyage, le jour où il pourrait enfin quitter Litreya. Mais son père ne se décidait pas à changer d’avis sur la question, et un matin d’été, tandis que celui-ci lui enseignait une nouvelle méthode de découpe d’arbres à la lisière de la forêt, on entendit un chien aboyer au loin. Un être encapuchonné et vêtu d’une cape grise, se présenta peu de temps après à la porte de la masure et y frappa. Ce fut la maîtresse de maison qui ouvrit, sa fille dans les bras. Eäril s’aperçut alors de la présence de l’étranger et détourna son regard de son père pour essayer de comprendre ce qui se passait à l’entrée de son habitation. Il vit sa mère tendre le bras en direction de la forêt, puis refermer la porte sur l’étranger. Elle ne paraissait guère rassurée par cette venue, bien qu’ils n’aient apparemment échangé que quelques mots. Eäril ne pouvait voir le visage de l’inconnu, masqué par l’ombre de la capuche; tandis que celui-ci s’avançait à présent dans leur direction, et demanda d’une voix douce :
« -Où est maître Falak Terans, car je souhaite m’entretenir avec lui ».
Eäril montra alors son père qui s’avançait pour parler avec l’étrange homme.
« -C’est moi, dit le père, qui êtes vous et que m’voulez vous ?
- Je suis heureux d’avoir enfin trouvé celui que je cherchais ».
Il ôta alors sa capuche, présentant un visage jeune, aux cheveux courts et sans barbe, mais montrant des signes de fatigue. Il poursuivit en disant :
« -Permettez-moi de me présenter. Irlham, fils de Pirtam. Je viens du village de Granrive où j’ai entendu dire que vous cherchiez un apprenti pour votre fils ».
Le visage du vieux Falak s’illumina alors, car il n’osait même plus penser à une telle arrivée depuis des mois.
« -Soyez le bienvenu Irlham ! Venez donc à l’intérieur, nous y serons mieux pour discuter.
- Je vous suis, répondit le nouveau venu ».
Falak appela alors son fils d’un signe de main, toujours un sourire aux lèvres. Eäril posa sa hache contre un tronc d’arbre et le rejoignit. Ils entrèrent tous trois dans la masure, et le père demanda discrètement à sa femme de préparer un repas pour l’arrivant. Il fit signe à Irlham de s’asseoir auprès de la table, et Eäril resta debout, les bras croisés, à scruter son visage. Il ne savait pas trop ce qu’il devait penser de cet étranger, venant s’infiltrer dans sa famille si rapidement et sans prévenir. Sa mère apporta une grande miche de pain, du miel et un verre d’eau à Irlham, qui les accepta volontiers. Ils discutèrent longuement dans la nuit, éclairés par deux bougies jaunâtres, Irlham tout d’abord, racontant sa courte vie en ville; et les deux, négociant le salaire du futur apprenti.
Le coq chanta deux fois le lendemain, au lever du soleil, et Eäril constata que l’étranger avait dormi près du feu dans une de ses couvertures. Les jours suivants, l’attention de ses parents se concentra peu à peu sur Irlham, laissant de côté Eäril, ce qui renforça son mépris pour lui. Ils se souciaient de son bien-être et étaient avides de connaître les expériences qu’il avait vécues avant d’arriver dans cette région, alors qu’eux-mêmes refusaient le fait de laisser leur fils quitter le village, ce qui semblait, du point de vue de celui-ci, totalement contradictoire.
Quelques jours passèrent, et Eäril fut contraint d’apprendre le métier de bûcheron à celui qu’il appelait toujours « l’intrus » dans son esprit. Irlham logea dans une petite cabane à la lisière de la forêt, juste à côté de leur masure, mais partageait la plupart des repas et des fêtes avec la famille Terans. Il s’attira vite la sympathie des parents d’Eäril, puis se fit connaître dans le village de Litreya. Il mettait rapidement en pratique, et avec succès, l’enseignement que lui offrait Eäril, et passait également du temps en soirée à confectionner des sculptures sur bois, avec Falak, qui exerçait déjà cet art depuis tout petit.
Falak, le père d’Eäril, avait toute une collection d’animaux, de décors d’une beauté frappante et de guerriers puissants, sculptés dans du bois qu’il choisissait avec soin dans la Petite Forêt. Il avait réservé une de ses sculptures à Eäril, et l’avait enfermée dans un coffret d’arelë rouge, un matériau tout aussi noble et précieux que le cadeau contenu à l’intérieur. Cette œuvre attendait d’être offerte à Eäril pour son passage d’apprenti à maître bûcheron. Elle représentait un bûcheron tranchant un puissant chêne avec sa lourde hache, et un aigle, les ailes déployées, agrippant le chapeau de l’homme de ses serres. C’était pour Falak, et pour la plupart des gens qui avaient eu le privilège de la contempler, sa préférée et sa plus belle oeuvre.
Quelques mois passèrent encore, et l’automne commença à poser ses lueurs rouges sur les feuilles des arbres et haies qui couronnaient le sommet de la colline où habitait Eäril. Arriva alors la fête du village, où il était de coutume, entre autres choses, d’offrir à chaque étranger qui s’était installé au village et à ses abords, un cadeau en guise de bienvenue. Le hameau et ses bâtisses de pierre et de chaume, ou de tuiles bleutées, furent ainsi décoré de maints rubans colorés, de banderoles bariolées et de divers objets peints accrochés aux fenêtres et aux bas toits. Les mets les plus délicats gardés précieusement de la récolte passée furent installés sur de longues tables, et de gros tonneaux de boissons de nombreuses couleurs prirent peu à peu place sur d’autres tables moins hautes. Les villageois regardèrent alors avec fierté le résultat de leur travail dans le village, dans les champs et les forêts, les vignes et les rivières. Chacun portait sa plus belle tenue, les mères habillaient leurs filles de longues robes blanches, bleues ou vertes, tandis que les hommes s’affairaient aux derniers préparatifs du repas qui devait suivre la fête.
Falak, sa femme et ses enfants, accompagnés d’Irlham descendirent au début de la matinée au village, où chacun présentait un visage heureux. La mère d’Eäril avait confectionné une tunique bleue et jaune pâle pour le nouvel apprenti qui allait être aujourd’hui honoré des gens du hameau. Celui-ci marchait aux côtés d’Eäril, un sourire aux lèvres, mais ne cherchant pas du tout à impressionner ou à rabaisser celui-là. Cependant Eäril avait cultivé durant ces mois, une certaine jalousie, peut-être même une haine envers celui qui prenait peu à peu sa place au sein de sa famille, et dans le cœur de ses parents. Le son d’une cloche se fit entendre dans toute la région alentours à Litreya, et la fête débuta sous les cris de joie des villageois. Les convives prirent place aux tables, tandis que d’autres dansaient et chantaient un peu plus loin, sur la grand-place du village, à côté du puits de bois, sous l’Arbre Central. Des paillettes dorées virevoltaient dans l’air, lancées par de petites filles qui trottinaient de ci de là. Des musiciens faisaient aller leurs doigts sur des instruments à cordes, pendant que d’autres s’occupaient des vents ou des percussions. Les femmes se regroupaient pour parler de leurs enfants à chacune, de leurs progrès et de leurs qualités, ainsi que d’histoires d’années passées. Le repas dura de longues heures, et arriva enfin la soirée, où devait se dérouler la Cérémonie de Bienvenue. Les quelques nouveaux venus arrivés dans l’année et qui comptaient rester au village s’approchèrent donc de l’Arbre Central, et une table fut amenée en un rien de temps. Sur celle-ci étaient disposés quatre paniers, un pour chaque personne concernée, et naturellement, l’un d’entre eux portait le nom d’Irlham. Tous regorgeaient de paquets de diverses formes et couleurs, avec chacun une étiquette et un petit mot de la part du donateur. Les bienvenus avancèrent donc ouvrir leurs cadeaux devant le village réuni. Il y eu de la nourriture pour certains, des outils ou instruments pour d’autres. Irlham pour sa part reçut un petit couteau, une longue et belle corde, une bague de cuivre, un gilet, un petit sac de biscuits sucrés et un dernier paquet, encore plus soigné. Il le laissa à part pour l’ouvrir en dernier, et les yeux de Falak s’illuminèrent car c’était son présent. Après avoir enlevé le papier soigneusement, et lu l’étiquette à tous, ce qui les fit beaucoup rire, il leva en l’air une boite rouge, sculptée en bois. Puis il la posa sur la table et, souleva le couvercle. Prenant l’objet dans sa main, il se dirigea vers la famille Terans, pour remercier Falak. Eäril vit alors que ce qu’il tenait était la sculpture que son père lui avait réservée, celle qu’il aurait dû obtenir quelques jours plus tard lorsque celui-ci lui aurait passé le flambeau. Il se retourna alors, et s’en alla, rentrant dans la masure, le visage traversé par la colère. Irlham le vit partir, mais ne comprit pas pourquoi, car jamais il n’avait vu cette sculpture auparavant, et il n’aurait pas soupçonné que ce don était à l’origine destiné à un autre que lui. La fête se poursuivit et la pensée d’Irlham et des villageois était tournée vers des choses heureuses. Mais ce n’était nullement le cas d’Eäril.
Une fois arrivé chez lui, il prit à la hâte un grand sac de toile, y plaça quelques vivres, une gourde d’eau, une bourse et quelques objets utiles pour un long voyage. Il claqua la porte et s’en fut à grands pas vers la Petite Forêt, au Nord de Litreya.
Chapitre Second
Cette forêt portait mal son nom, car à vrai dire, elle était la plus grande de la région environnante de Litreya. On y trouvait bon nombre d’espèces d’arbres et de plantes forestières.
Sa surface avait la forme d’un haricot, comme un demi-cercle creux, et un peu plus au Nord se trouvait la ville de Rasfragne, Cité de la Feuille-de-Chêne. Le village de Litreya quant à lui se situait au Sud-Est de la Petite Forêt. Les gens de cette contrée l’avaient nommée ainsi il y a à présent plusieurs générations, et leurs descendants n’en apprirent jamais rien, ou n’écoutèrent pas ces histoires. Il existait une autre forêt, appelée la Grande Forêt, bien plus loin à l’Est, et lorsque les Voyageurs s’installèrent et fondèrent le village de Litreya, ils virent la forêt alentour, et l’appelèrent la Petite Forêt, en écho à leurs terres de jadis. C’est donc là qu’Eäril se rendit directement après avoir quitté sa masure et tout ce qu’il avait connu jusqu’aujourd’hui. Lors des quelques mois avant son départ, il avait longuement discuté avec le sage Gardim, et ils avaient convenu que le jeune homme irait à Rasfragne afin de s’acheter tout le nécessaire pour son voyage et peut-être trouver de la compagnie pour sa quête d’informations. Litreya étant un petit village où les montures étaient rares -et pour la plupart incapables de faire autre chose que labourer un champ-, et les armes trop précieuses pour être risquées à un voyage dont on pouvait ne pas revenir, il n’aurait pas été aisé de se procurer ce qu’il fallait pour le périple. Sans parler que tout se savait parmi les habitants, et son départ n’en aurait été que plus difficile si les villageois avaient appris quelque chose au sujet de son travail de cartographie. Ainsi, Gardim et le jeune homme étaient parvenu à cette conclusion, après quoi ce dernier pourrait se rendre véritablement à l’Ouest.
Eäril commença par chercher un solide bâton, pour l’aider lors de son chemin, et qui lui servirait d’arme contre les animaux sauvages qui vivaient au fond de ces bois. Au bout d’environ trois heures de marche, il s’arrêta dans une clairière éclairée par la lumière de la lune, jugeant que l’obscurité l’empêcherait de suivre sa route. Il prit donc son petit couteau et alla couper quelques branches pour allumer un feu, bien qu’il trouvât la majorité du combustible directement par terre. Il se coucha après avoir mangé un morceau de saucisse sèche et de pain, s’enveloppant dans une légère couverture, mais il dormit très mal, car la jalousie le rongeait encore. Le lendemain il reprit sa route, en direction de Rasfragne. Il marcha toute la matinée, jusqu’au moment où il découvrit une petite rivière, appelée Rivière d’Arilm, qui coulait lentement vers la vallée de Dilom, à l’Ouest, puis virait vers Rasfragne au Nord. Il la suivit, écoutant le clapotement des flots sur les pierres et le doux chant des oiseaux dans les arbres. Une journée et demi plus tard, il parvint à la vallée qu’il recherchait: celle-ci, à la limite Nord-Ouest de la Petite Forêt était cernée par deux falaises qui se prolongeaient jusqu’à la Mer Nord, à des dizaines et des dizaines de kilomètres de là. Elle était recouverte d’un manteau d’herbe verte, et, juste à l’embouchure, de feuilles rouges des arbres touchés par l’automne. C’était alors deux heures avant le coucher du soleil, et les provisions d’Eäril commençaient à s’amenuiser, car le pain qu’il n’avait pas encore mangé était désormais rassis. Il prit la décision de camper à l’ombre de la partie Sud de la falaise Est, et entama la descente de la vallée pour atteindre cet abri de fortune. Plantant son bâton à sa droite, et plaçant ses pieds lentement l’un devant l’autre, gagné par la fatigue, il avait fait la moitié de son parcours lorsqu’il entendit un bruit. En réalité, cela ressemblait à un ensemble de cris aigus. Il se dirigea donc à l’oreille vers la falaise Ouest, à sa gauche, pour découvrir d’où provenaient ces sons, mais des collines empêchaient le jeune bûcheron de voir au-delà de quelques dizaines de mètres. S’approchant doucement, il ferma les yeux pour chercher à cerner de quel type de cris il s’agissait. Il ne tarda pas à le découvrir, en arrivant au sommet d’une colline : une horde de chevaux sauvages qui semblaient vivre ici depuis toujours, dans cet espace parfait, entre bois, rivière et falaises. Il s’assit alors dans l’herbe, et les observa. Ces derniers ne tardèrent pas à sentir sa présence, et nombreux furent ceux qui le soutinrent du regard. Certains de ces animaux -car il y avait aussi des biches et leurs petits, des lapins et quelques faisans- vinrent naturellement près d’Eäril, n’ayant jamais connu l’homme auparavant. Tous cependant, s’arrêtaient à une distance raisonnable, ne sachant pas quoi penser de cet être bizarre venant dans leur vallée. Toutefois, un cheval, d’assez bonne taille, d’une robe gris clair s’avança jusqu’à ce qu’Eäril tendit la main pour lui caresser la tête. L’animal se laissa faire, ce qui impressionna l’humain, qui se leva. Il passa sa main tout le long du corps de la bête, le scrutant de part et d’autre. Le cheval baissa la tête en poussant un ébrouement, puis se cabra. Les autres animaux s’en allèrent en entendant son hennissement, mais Eäril resta avec lui. Ils passèrent ensemble un long moment, bien que le jeune bûcheron ne s’en rendit pas compte. Puis la nuit finit par tomber, et Eäril se retourna pour atteindre la falaise est et y dormir. Alors qu’il remettait son sac sur son dos et qu’il débutait sa descente de la colline, l’animal le suivit de près. Eäril n’y prêta toutefois pas attention, car son esprit était dominé par la fatigue. La bête s’arrêta alors, se retourna et s’en alla.
Eäril se leva le lendemain, et le soleil était masqué par de lourds nuages, malgré le vent qui filtrait entre les arbres. Il répandit les braises du feu qu’il avait allumé la veille, et décida de la direction à prendre pour rejoindre Rasfragne. Il ressortirait de la vallée par le Sud-Est, puis poursuivrait sa route en longeant la Rivière d’Arilm qui faisait en cet endroit une bifurcation vers le Nord; ainsi il était sûr de ne pas se tromper d’itinéraire. Il quitta ainsi la vallée de Dilom, replongeant dans la Petite Forêt, mais gardant toujours l’orée du bois à sa gauche. Il marcha durant une vingtaine de minutes, laissant ces dernières bribes de colère et d’amertume derrière lui. Cette vision d’une si belle vallée avait apaisé son cœur et son esprit. Tandis qu’il avançait, il fut pris par un étrange sentiment, entre crainte et doute. Il se retourna alors pour voir s’il n’était pas suivi, mais ne remarqua rien d’anormal. Il leva ensuite la tête mais sa vue ne rencontra rien d’autre que des branchages dénués de feuilles, et la lumière du soleil filtrée par les nuages. Il haussa les épaules et se remit en marche. Mais Eäril ressentait toujours un malaise, une peur de l’inconnu que l’on imagine sans jamais voir, comme ces nuits où l’on dort dans la forêt, et que l’obscurité nous empêche de connaître la provenance de la multitude de bruits. Soudain, une pluie battante frappa la terre déjà humide de la Petite Forêt. Surpris, Eäril se couvrit du mieux qu’il pût de sa cape verte, en remontant sa large capuche vers l’avant. Prenant son bâton sous le bras, il commença à courir, en quête d’un abri. Il entendit alors à nouveau ce son derrière lui: ce n’était désormais plus une impression, mais une certitude. Toutefois l’averse l’empêcha de s’arrêter pour scruter attentivement les environs. Le jeune homme continua de courir entre les arbres, gardant la rivière dans son œil gauche pour ne pas se perdre. Il parvint à une légère montée dans les bois, où de gros rochers étaient enfoncés dans le sol. Il en découvrit un assez long et haut pour pouvoir se glisser dessous, et s’emmitoufla dans une couverture, sentant une brise glacée venant de la mer, loin au Nord. Eäril attendit alors un moment qu’il considéra comme une éternité. Les nuages ne semblaient pas prêts à disparaître plus loin, et le pauvre jeune voyageur s’endormit après avoir fredonné une chanson populaire, n’ayant rien de mieux à faire que de patienter jusqu’à la fin de la pluie.
Son sommeil fut parcouru de rêves et de souvenirs de son village, de sa chaumière, et de sa famille. Il se réveilla soudain en sursaut, faisant fuir un couple de moineaux curieux qui venaient s’aventurer à ses côtés. A ce moment la pluie cessa peu à peu, les nuages s’éloignèrent vers le Sud, et Eäril sortit de dessous le rocher. De multiples gouttelettes tombaient à présent des feuilles au-dessus de lui. Il prit son bâton à la main, et mangea son dernier morceau de viande salée ainsi que quelques baies cueillies en chemin. Puis il retourna du côté de la rivière qui coulait désormais plus rapidement, agitée par les trombes d’eaux tombées. Après encore deux longues journées de marche, il ne tarda pas à voir la ville de Rasfragne au loin, à travers les branches et les troncs d’arbres.
Commentaires