Vendredi 13 octobre 2006 5 13 /10 /Oct /2006 21:26

Ce blog n'est plus à jour. Le roman et  de nombreux ajouts ont été transférés ici:  http://earil.just-forum.net/. Vous y trouverez les nouveaux  chapitres, des cartes...

 

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Si vous désirez me joindre pour un quelconque renseignement ou une demande, écrivez moi un mail:

morganbs@hotmail.fr

 

 

Carte Est des Terres Environnantes de Litreya :

http://img50.imageshack.us/img50/6606/partieestdesdeuxpartiesgl5.png

Carte Ouest des Terres Environnantes de Litreya :

http://img295.imageshack.us/img295/2007/partieouestdesdeuxpartiesbu4.png

 

Cartes Est et Ouest des Terres Environnantes de Litreya :

http://img295.imageshack.us/img295/1533/2carteslieseg0.png

 

 

 

 

 

(Si la taille de l'écriture vous semble trop petite, appuyez sur CTRL tout en roulant la molette de votre souris).

 

 

 

 

 

 

Chapitre Premier

 

 

 

Eäril, un jeune bûcheron du village de Litreya, avait travaillé treize longues années auprès de son père à la lisière de la Petite Forêt, lorsqu’il décida de les quitter, lui et sa mère, afin de poursuivre sa vie comme il l’entendait par delà les collines et l’horizon des bois où sa famille vivait depuis toujours. Selon lui, la renommée et le caractère de son père l’avaient toujours empêché de faire ses preuves, et de décider par lui-même de ce qu’il voulait réellement faire. Mais en cela ne demeurait pas l’unique raison de ce désir.

Cette idée d’un départ lui était venue après la Grande Récolte, voila trois années, lorsque le neveu du grand sage Gardim revint de son périple. Celui-ci avait traversé le Lac Agité sur un petit voilier de bois et de toile grise, puis s’était rendu au Royaume des Pierhoms, loin vers l’Est, pour compléter les cartes de la Bibliothèque du village. Mais sa tâche était en grande partie inachevée car les cartes et récits de légendes d’autres contrées se limitaient bien souvent à la région du Méporo et ne mentionnaient rien de plus éloigné que les falaises de la Mer Nord. Ainsi, toute la région à l’Ouest et au Sud de Litreya (notamment après le Domaine des Cinq Bois) demeurait inconnue des habitants. Mais revenons à Eäril, car les aventures du neveu de Gardim sont bien différentes des siennes.

Ce bûcheron était de taille moyenne, et son métier l’avait doté de puissants bras qui l’aidaient à abattre les plus robustes chênes des bois, ainsi qu’un amour pour les arbres et la nature en général. Ses yeux marrons ainsi que ses cheveux mi-longs et légèrement ondulés faisaient d’Eäril un homme admirable sur le plan physique. Il était châtain foncé, contrairement à la plupart des villageois de la région du Méporo qui restaient châtains clair jusqu’à un certain âge avant d’arriver  à une teinte presque blonde. Depuis tout petit, ses parents l’avaient élevé avec de hautes valeurs morales, et il restait souvent calme face à des situations imprévues qui auraient mis mal à l’aise la plupart des garçons de son âge. Cependant, les filles de Litreya ne parvenaient pas à séduire celui-là, car il se refusait à laisser courir son cœur avant d’atteindre sa majorité et d’être parfaitement mûr pour une vraie relation. En grandissant, Eäril développa en lui le puissant désir d’aller découvrir et explorer des endroits dont il ignorait l’existence. Il n’était pas rare qu’Eäril parte, seul, toute une journée, méditer sur la beauté de la nature, qu’il appréciait plus que toute autre compagnie. Son plus grand plaisir consistait à rester immobile, sur un rocher ou dans un arbre, et d’écouter les animaux discuter, ou le vent siffler à travers les branches. Sa personnalité ne facilitait pas les relations avec les enfants de son âge et c’est ainsi qu’il grandit presque sans amis. Par conséquent il devint très débrouillard et indépendant, sans pour autant rejeter le monde qui l’entourait. Plutôt que de s’amuser avec les jeunes du village, il aimait discuter et apprendre avec le sage Gardim, qui lui apprit l’écriture et beaucoup d’autres choses, ce que nous découvrirons dans la suite de l’histoire.

Un soir, après une dure journée de labeur et ayant terminé de découper un massif tronc d’arbre en petites bûches à l’aide de sa longue hache, il se mit en tête d’exposer son projet à sa famille. Le soleil avait alors laissé filtrer ses derniers rayons de lumière au travers des rideaux grisonnants de la masure lorsque Eäril fit gronder sa gorge, comme à son habitude lorsqu’il désirait prendre la parole. Sa mère était en train de faire cuire les deux lapins  que leur voisin leur avait offert (bien que la maison la plus proche fut bâtie à quelque deux kilomètres) le matin, en échange d’un peu de combustible. Son père leva alors la tête de son bol de bouillon, la barbe dégoulinante de sauce. Sa toute jeune sœur n’y prêta pas attention, ainsi que sa mère qui servait alors la viande dans les assiettes de chacun.

Eäril prit donc la parole en ces termes :

« -Père, Mère, je dois vous parler…J’ai l’intention de me rendre dans les terres qui sont au-delà de la Petite Forêt. Je me suis entretenu avec le grand sage durant quelques années, et nous sommes tombés d’accord. Je vais voyager vers l’Ouest de Litreya, afin de compléter les cartes de la Bibliothèque ».

Le vieillard, qui portait à l’instant une cuillère chaude de bouillon à sa bouche, demeura quelques instants les yeux écarquillés, la cuillère entre ses deux grosses lèvres et le jus coulant jusqu’à son menton.

« - Tu n’y penses pas, mon fils, lui répondit-il. Allons, sois sérieux. Tu nous laisserais, ta mère et moi, ici, tandis que toi tu vagabonderais dans la nature, sans but ? L’âge me rattrape, et ma hache se fait lourde, tu dois reprendre la scierie, ou le village se trouvera sans bois, et nous sans nourriture ! De plus, personne n’a encore répondu à ma demande en ville pour devenir ton apprenti ». Il semblait avoir déjà songé à la question, car ces mots sortirent de façon automatique, comme si la réponse avait été mûrement développée auparavant dans l’esprit du père.  

« - J’ai justement mentionné ce point au sage, expliqua Eäril…Il m’a promis qu’il veillerait sur vous, vous le connaissez, il a de nombreux biens, et ne manque pas à ses promesses. Il m’a juré qu’à mon retour j’obtiendrai une bourse de cinq cent pièces d’argent si je lui ramenais une carte détaillée des lieux que j’aurai visité, ainsi que quelques légendes d’ailleurs.

- Mais, continua le vieux père Falak avec une voix tremblante, combien de temps partiras-tu ? Et tu ne sais même pas dessiner de carte, ou voyager ! Lorsque tu avais onze ans, tu ne voulais même pas partir trois jours avec moi, faire les provisions à la ville de Karnala de peur de dormir dehors.

- Père…je ne suis plus un enfant à présent, dit Eäril en essayant d’être le plus persuasif possible. Le sage Gardim et son neveu m’ont enseigné tout cela, bien que je ne vous en ai jamais fait part. J’ai vingt-trois ans, et je ne suis même pas marié. Je suis las de rester de ce côté de la Petite Forêt, je veux découvrir le monde, et cette récompense vous assurerait de quoi vivre dans de bonnes conditions jusqu’à la fin de votre vie. Et puis cela ferait avancer nos connaissances dans la géographie : il se peut que le monde soit bien plus grand que nous le pensons…

-Et alors ? A quoi cela te servira de savoir que le monde est grand ? Tu es né dans ce village, tu y mourras à l’exemple de tes ancêtres avant toi, et tu n’abandonneras pas tes parents ainsi. Notre famille ne repose plus que sur toi à présent, tu portes à toi seul le nom des Terans. Tu vis sous mon toit, tu n’es pas marié comme tu le dis, et il serait justement bon de songer à fonder une famille. Pourquoi ne vas-tu jamais aux fêtes du village le dimanche ? La mère Farti a deux bien jolies filles, tu sais !

- Arrête de changer de sujet, coupa alors le jeune homme, je t’ai déjà donné les réponses à ces questions, et je ne fonderais pas de famille sur un coup de tête, simplement pour que nous préservions notre nom. Ce voyage est pour moi très important…c’est ce que j’aime !

-Tu ne partiras pas de cette maison, moi vivant, j’ai dit !

-Très bien, termina Eäril d’une voix forte et se levant, poussant la table ».

Il se tourna, avança de quelques pas et tira le rideau qui séparait son lit de la salle à manger. Il s’assit sur son lit et se prit la tête entre les mains. Puis, furieux, il bondit dans la pièce commune, en faisant voler le long tissu accroché grossièrement au plafond avec des clous, et sortit hors de la masure en claquant violemment la porte. Sa mère le regarda attristée, mais son père attendit en se tenant le menton de sa main gauche, sans dire mot. Le jeune homme partit en direction de la forêt et y pénétra sous les rayons de la lune. Il marcha rapidement durant une dizaine de minutes et trouva une petite pente qu’il gravit. En son sommet se trouvaient plusieurs gros rochers mousseux baignés par la lumière nocturne des astres. Il s’arrête là et se posa sur l’un de ceux-là, comme il aimait le faire. Eäril resta silencieux, fixant le sol près de lui, puis le ciel sombre. Son esprit était torturé par d’innombrables questions sur ce qu’il était devenu, et sur ce qu’il allait faire. Un écureuil vint alors à ses pieds, puis s’avança prudemment vers le bûcheron. Celui-ci tendit la main lentement, paume vers le haut, afin que le rongeur grimpe sur lui. Après un moment d’hésitation, et une inclination de la tête, le petit animal s’assit sur la main d’Eäril qui le hissa devant son visage. Il sourit en songeant à la chance qu’il avait de vivre ce moment rare en compagnie d’une si mignonne créature. Puis l’écureuil tourna la tête vers l’orée de la forêt, sauta à terre et grimpa sur une haute branche d’un chêne alentour. Eäril demeura encore là, songeur, pendant quelques temps, puis rentra chez lui sans bruit.

 

 

Le lendemain, Eäril se réveilla de bonne heure, avant que le coq ne chante, et sans prévenir ses parents endormis, il sortit. Il se rendit au village à pied, en bas de la colline boisée. Arrivé à la palissade, le garde le laissa passer, à moitié endormi, en lui lançant son habituel « Comment ça s’passe mon gars, là haut ? ». Le jeune Terans ne prit même pas la peine de répondre et franchit d’un pas décidé l’étroite porte qui menait à l’intérieur du village. En un instant, Eäril se trouva devant la maison du sage Gardim. La porte s’ouvrit tandis qu’il s’apprêtait à frapper, et une lumière en jaillit, provenant de la cheminée au fond de la pièce sombre.

Eäril avait toujours prit Gardim comme un second père, ou plutôt un grand-père vu son âge respectable. De même, le vieillard le considérait comme un membre de sa famille, étant donné qu’il ne lui restait plus que son neveu, qui vivait sous son toit les rares fois où il n’était pas en voyage. La maison du sage était grande et grise, bâtie sur deux étages par Gardim lui-même, alors qu’il était jeune, avant qu’il n’entreprenne l’un de ses nombreux périples. Deux bâtisses s’étaient ensuite accolées à l’édifice, puis d’autres furent construites en face, et le tout constitua  finalement une ruelle en pente. Le sol à l’extérieur était couvert de pavés sales qui laissaient couler l’eau de pluie, et il n’était pas rare que des inondations obligent les habitants des maisons plus bas à loger chez d’autres personnes, le temps de rénover ce que l’eau avait emporté. La pièce dans laquelle se trouvait à présent Eäril était toute en longueur, une lampe à huile accrochée à une poutre dépassant du mur à gauche, et une massive table rectangulaire en son milieu. Eäril n’avait jamais vu cette table vide, puisqu’elle était toujours jonchée de nombreux parchemins anciens, souvenirs d’ancêtres voyageurs, avides de découvrir les secrets du monde. Les murs de la pièce n’étaient guère visibles, car une multitude de cartes et d’objets placés sur des étagères en masquaient presque totalement la vue. Au fond, une armoire vitrée que Gardim gardait toujours fermée à clé, et dont le jeune homme ignorait tout du contenu. Une fois seulement, elle fut ouverte devant lui, mais le sage ne lui permit pas d’en découvrir l’intérieur et resta devant elle, de sorte qu’Eäril eut la vue bouchée. A sa gauche, une échelle menait à l’étage, et c’était avec toujours davantage de peine que le sage gravissait chacune de ses barres pour monter sous le toit. Un instrument sur pieds, occupait une grande partie du bas grenier et très souvent, le sage y jetait un œil, comme si quelque chose devait en sortir ou s’y produire à un moment précis.

Sans parler, les deux individus s’assirent près du feu, après que Gardim ait présenté un verre d’une quelconque liqueur à Eäril, que celui-ci refusa poliment.

«- Alors mon garçon, dit Gardim brisant le silence, qu’est-ce qui t’amène me voir de si bonne heure ? Tu ne viens pas prendre de mes nouvelles je suppose, car je vois que ton visage est troublé. Explique moi ce qui ne va pas, veux-tu ? Cela concerne notre projet ?

- C’est bien cela, répondit Eäril, regardant le vieillard qui se balançait légèrement d’avant en arrière. J’ai enfin exposé mon envie de voyager à mes parents, et cela ne leur plait guère. Il me parait à présent impossible d’un reparler à mon père, car il tient vraiment à ce que je reste pour fonder une famille au village, pour préserver notre nom.

- Hum, dit le vieillard qui se balançait toujours enveloppé dans une sorte de couverture à carreaux. Je vois, je vois… C’est ce que je craignais à vrai dire, car tes parents ont les mêmes pensées que la plupart des gens de ce village : aucun ne désire sortir de chez lui sous peine d’être regardé de travers comme moi et d’être prit pour un fou ».

Eäril sourit légèrement en entendant cela, car il reconnaissait bien la pensée des villageois à travers le portrait qu’en faisait le sage.

« Mais, reprit-il, leur as-tu dit que ce ne serait qu’un court voyage, et non un périple d’une vie entière ? Tu seras certainement de retour avant l’an prochain, tu sais.

- Je n’ai même pas eu le temps de leur en faire part, j’étais partagé entre de la colère et une certaine pitié pour mon père.

- Il serait bon de leur préciser mon garçon, ajouta le sage avec sa voix toujours aussi calme. Et si cela n’est pas possible, eh bien tu devras attendre encore quelque temps, et il est probable qu’une opportunité s’offre à toi bien avant que tu ne le croies.

- Mais je souhaite réellement partir ! Et le plus tôt possible ! Ce n’est pas une fois vieux que je pourrai entreprendre ce voyage…

- Je sais, mon petit, je sais, tu veux profiter de ta vigueur tant que tu en as, mais écoutes bien mon conseil: patientes et tu verras ».

 

 

Ainsi une saison passa, et Eäril se rendait de plus en plus souvent chez Gardim, sans en avertir ses parents. Ils avaient mis au point ensemble, un trajet pour son futur voyage, le jour où il pourrait enfin quitter Litreya. Mais son père ne se décidait pas à changer d’avis sur la question, et un matin d’été, tandis que celui-ci lui enseignait une nouvelle méthode de découpe d’arbres à la lisière de la forêt, on entendit un chien aboyer au loin. Un être encapuchonné et vêtu d’une cape grise, se présenta peu de temps après à la porte de la masure et y frappa. Ce fut la maîtresse de maison qui ouvrit, sa fille dans les bras. Eäril s’aperçut alors de la présence de l’étranger et détourna son regard de son père pour essayer de comprendre ce qui se passait à l’entrée de son habitation. Il vit sa mère tendre le bras en direction de la forêt, puis refermer la porte sur l’étranger. Elle ne paraissait guère rassurée par cette venue, bien qu’ils n’aient apparemment échangé que quelques mots.  Eäril ne pouvait voir le visage de l’inconnu, masqué par l’ombre de la capuche; tandis que celui-ci s’avançait à présent dans leur direction, et demanda d’une voix douce :

« -Où est maître Falak Terans, car je souhaite m’entretenir avec lui ».

Eäril montra alors son père qui s’avançait pour parler avec l’étrange homme.

« -C’est moi, dit le père, qui êtes vous et que m’voulez vous ?

- Je suis heureux d’avoir enfin trouvé celui que je cherchais ».

Il ôta alors sa capuche, présentant un visage jeune, aux cheveux courts et sans barbe, mais montrant des signes de fatigue. Il poursuivit en disant :

« -Permettez-moi de me présenter. Irlham, fils de Pirtam. Je viens du village de Granrive où j’ai entendu dire que vous cherchiez  un apprenti pour votre fils ».

Le visage du vieux Falak s’illumina alors, car il n’osait même plus penser à une telle arrivée depuis des mois.

« -Soyez le bienvenu Irlham ! Venez donc à l’intérieur, nous y serons mieux pour discuter.

- Je vous suis, répondit le nouveau venu ».

 

 

Falak appela alors son fils d’un signe de main, toujours un sourire aux lèvres. Eäril posa sa hache contre un tronc d’arbre et le rejoignit. Ils entrèrent tous trois dans la masure, et le père demanda discrètement à sa femme de préparer un repas pour l’arrivant. Il fit signe à Irlham de s’asseoir auprès de la table, et Eäril resta debout, les bras croisés, à scruter son visage. Il ne savait pas trop ce qu’il devait penser de cet étranger, venant s’infiltrer dans sa famille si rapidement et sans prévenir. Sa mère apporta une grande miche de pain, du miel et un verre d’eau à Irlham, qui les accepta volontiers. Ils discutèrent longuement dans la nuit, éclairés par deux bougies jaunâtres, Irlham tout d’abord, racontant sa courte vie en ville; et les deux, négociant le salaire du futur apprenti.

Le coq chanta deux fois le lendemain, au lever du soleil, et Eäril constata que l’étranger avait dormi près du feu dans une de ses couvertures. Les jours suivants, l’attention de ses parents se concentra peu à peu sur Irlham, laissant de côté Eäril, ce qui renforça son mépris pour lui. Ils se souciaient de son bien-être et étaient avides de connaître les expériences qu’il avait vécues avant d’arriver dans cette région, alors qu’eux-mêmes refusaient le fait de laisser leur fils quitter le village, ce qui semblait, du point de vue de celui-ci, totalement contradictoire.

Quelques jours passèrent, et Eäril fut contraint d’apprendre le métier de bûcheron à celui qu’il appelait toujours « l’intrus » dans son esprit. Irlham logea dans une petite cabane à la lisière de la forêt, juste à côté de leur masure, mais partageait la plupart des repas et des fêtes avec la famille Terans. Il s’attira vite la sympathie des parents d’Eäril, puis se fit connaître dans le village de Litreya. Il mettait rapidement en pratique, et avec succès, l’enseignement que lui offrait Eäril, et passait également du temps en soirée à confectionner des sculptures sur bois, avec Falak, qui exerçait déjà cet art depuis tout petit.

Falak, le père d’Eäril, avait toute une collection d’animaux, de décors d’une beauté frappante et de guerriers puissants, sculptés dans du bois qu’il choisissait avec soin dans la Petite Forêt. Il avait réservé une de ses sculptures à Eäril, et l’avait enfermée dans un coffret d’arelë rouge, un matériau tout aussi noble et précieux que le cadeau contenu à l’intérieur. Cette œuvre attendait d’être offerte à Eäril pour son passage d’apprenti à maître bûcheron. Elle représentait un bûcheron tranchant un puissant chêne avec sa lourde hache, et un aigle, les ailes déployées, agrippant le chapeau de l’homme de ses serres. C’était pour Falak, et pour la plupart des gens qui avaient eu le privilège de la contempler, sa préférée et sa plus belle oeuvre. 

Quelques mois passèrent encore, et l’automne commença à poser ses lueurs rouges sur les feuilles des arbres et haies qui couronnaient le sommet de la colline où habitait Eäril. Arriva alors la fête du village, où il était de coutume, entre autres choses, d’offrir à chaque étranger qui s’était installé au village et à ses abords, un cadeau en guise de bienvenue. Le hameau et ses bâtisses de pierre et de chaume, ou de tuiles bleutées, furent ainsi décoré de maints rubans colorés, de banderoles bariolées et de divers objets peints accrochés aux fenêtres et aux bas toits. Les mets les plus délicats gardés précieusement de la récolte passée furent installés sur de longues tables, et de gros tonneaux de boissons de nombreuses couleurs prirent peu à peu place sur d’autres tables moins hautes. Les villageois regardèrent alors avec fierté le résultat de leur travail dans le village, dans les champs et les forêts, les vignes et les rivières. Chacun portait sa plus belle tenue, les mères habillaient leurs filles de longues robes blanches, bleues ou vertes, tandis que les hommes s’affairaient aux derniers préparatifs du repas qui devait suivre la fête.

            Falak, sa femme et ses enfants, accompagnés d’Irlham descendirent au début de la matinée au village, où chacun présentait un visage heureux. La mère d’Eäril avait confectionné une tunique bleue et jaune pâle pour le nouvel apprenti qui allait être aujourd’hui honoré des gens du hameau. Celui-ci marchait aux côtés d’Eäril, un sourire aux lèvres, mais ne cherchant pas du tout à impressionner ou à rabaisser celui-là. Cependant Eäril avait cultivé durant ces mois, une certaine jalousie, peut-être même une haine envers celui qui prenait peu à peu sa place au sein de sa famille, et dans le cœur de ses parents. Le son d’une cloche se fit entendre dans toute la région alentours à Litreya, et la fête débuta sous les cris de joie des villageois. Les convives prirent place aux tables, tandis que d’autres dansaient et chantaient un peu plus loin, sur la grand-place du village, à côté du puits de bois, sous l’Arbre Central. Des paillettes dorées virevoltaient dans l’air, lancées par de petites filles qui trottinaient de ci de là. Des musiciens faisaient aller leurs doigts sur des instruments à cordes, pendant que d’autres s’occupaient des vents ou des percussions. Les femmes se regroupaient pour parler de leurs enfants à chacune, de leurs progrès et de leurs qualités, ainsi que d’histoires d’années passées. Le repas dura de longues heures, et arriva enfin la soirée, où devait se dérouler la Cérémonie de Bienvenue. Les quelques nouveaux venus arrivés dans l’année et qui comptaient rester au village s’approchèrent donc de l’Arbre Central, et une table fut amenée en un rien de temps. Sur celle-ci étaient disposés quatre paniers, un pour chaque personne concernée, et naturellement, l’un d’entre eux portait le nom d’Irlham. Tous regorgeaient de paquets de diverses formes et couleurs, avec chacun une étiquette et un petit mot de la part du donateur. Les bienvenus avancèrent donc ouvrir leurs cadeaux devant le village réuni. Il y eu de la nourriture pour certains, des outils ou instruments pour d’autres. Irlham pour sa part reçut un petit couteau, une longue et belle corde, une bague de cuivre, un gilet, un petit sac de biscuits sucrés et un dernier paquet, encore plus soigné. Il le laissa à part pour l’ouvrir  en dernier, et les yeux de Falak s’illuminèrent car c’était son présent. Après avoir enlevé le papier soigneusement, et lu l’étiquette à tous, ce qui les fit beaucoup rire, il leva en l’air une boite rouge, sculptée en bois. Puis il la posa sur la table et, souleva le couvercle. Prenant l’objet dans sa main, il se dirigea vers la famille Terans, pour remercier Falak. Eäril vit alors que ce qu’il tenait était la sculpture que son père lui avait réservée, celle qu’il aurait dû obtenir quelques jours plus tard lorsque celui-ci lui aurait passé le flambeau. Il se retourna alors, et s’en alla, rentrant dans la masure, le visage traversé par la colère. Irlham le vit partir, mais ne comprit pas pourquoi, car jamais il n’avait vu cette sculpture auparavant, et il n’aurait pas soupçonné que ce don était à l’origine destiné à un autre que lui. La fête se poursuivit et la pensée d’Irlham et des villageois était tournée vers des choses heureuses. Mais ce n’était nullement le cas d’Eäril.

Une fois arrivé chez lui, il prit à la hâte un grand sac de toile, y plaça quelques vivres, une gourde d’eau, une bourse et quelques objets utiles pour un long voyage. Il claqua la porte et s’en fut à grands pas vers la Petite Forêt, au Nord de Litreya.

 

 

 

 

Chapitre Second

 

 

 

Cette forêt portait mal son nom, car à vrai dire, elle était la plus grande de la région environnante de Litreya. On y trouvait bon nombre d’espèces d’arbres et de plantes forestières.

Sa surface avait la forme d’un haricot, comme un demi-cercle creux, et un peu plus au Nord se trouvait la ville de Rasfragne, Cité de la Feuille-de-Chêne. Le village de Litreya quant à lui se situait au Sud-Est de la Petite Forêt.  Les gens de cette contrée l’avaient nommée ainsi il y a à présent plusieurs générations, et leurs descendants n’en apprirent jamais rien, ou n’écoutèrent pas ces histoires. Il existait une autre forêt, appelée la Grande Forêt, bien plus loin à l’Est, et lorsque les Voyageurs s’installèrent et fondèrent le village de Litreya, ils virent la forêt alentour, et l’appelèrent la Petite Forêt, en écho à leurs terres de jadis. C’est donc là qu’Eäril se rendit directement après avoir quitté sa masure et tout ce qu’il avait connu jusqu’aujourd’hui. Lors des quelques mois avant son départ, il avait longuement discuté avec le sage Gardim, et ils avaient convenu que le jeune homme irait à Rasfragne afin de s’acheter tout le nécessaire pour son voyage et peut-être trouver de la compagnie pour sa quête d’informations. Litreya étant un petit village où les montures étaient rares -et pour la plupart incapables de faire autre chose que labourer un champ-, et les armes trop précieuses pour être risquées à un voyage dont on pouvait ne pas revenir, il n’aurait pas été aisé de se procurer ce qu’il fallait pour le périple. Sans parler que tout se savait parmi les habitants, et son départ n’en aurait été que plus difficile si les villageois avaient appris quelque chose au sujet de son travail de cartographie. Ainsi, Gardim et le jeune homme étaient parvenu à cette conclusion, après quoi ce dernier pourrait se rendre véritablement à l’Ouest.

Eäril commença par chercher un solide bâton, pour l’aider lors de son chemin, et qui lui servirait d’arme contre les animaux sauvages qui vivaient au fond de ces bois. Au bout d’environ trois heures de marche, il s’arrêta dans une clairière éclairée par la lumière de la lune, jugeant que l’obscurité l’empêcherait de suivre sa route. Il prit donc son petit couteau et alla couper quelques branches pour allumer un feu, bien qu’il trouvât la majorité du combustible directement par terre. Il se coucha après avoir mangé un morceau de saucisse sèche et de pain, s’enveloppant dans une légère couverture, mais il dormit très mal, car la jalousie le rongeait encore. Le lendemain il reprit sa route, en direction de Rasfragne. Il marcha toute la matinée, jusqu’au moment où il découvrit une petite rivière, appelée Rivière d’Arilm, qui coulait lentement vers la vallée de Dilom, à l’Ouest, puis virait vers Rasfragne au Nord. Il la suivit, écoutant le clapotement des flots sur les pierres et le doux chant des oiseaux dans les arbres. Une journée et demi plus tard, il parvint à la vallée qu’il recherchait: celle-ci, à la limite Nord-Ouest de la Petite Forêt était cernée par deux falaises qui se prolongeaient jusqu’à la Mer Nord, à des dizaines et des dizaines de kilomètres de là. Elle était recouverte d’un manteau d’herbe verte, et, juste à l’embouchure, de feuilles rouges des arbres touchés par l’automne. C’était alors deux heures avant le coucher du soleil, et les provisions d’Eäril commençaient à s’amenuiser, car le pain qu’il n’avait pas encore mangé était désormais rassis. Il prit la décision de camper à l’ombre de la partie Sud de la falaise Est, et entama la descente de la vallée pour atteindre cet abri de fortune. Plantant son bâton à sa droite, et plaçant ses pieds lentement l’un devant l’autre, gagné par la fatigue, il avait fait la moitié de son parcours lorsqu’il entendit un bruit. En réalité, cela ressemblait à un ensemble de cris aigus. Il se dirigea donc à l’oreille vers la falaise Ouest, à sa gauche, pour découvrir d’où provenaient ces sons, mais des collines empêchaient le jeune bûcheron de voir au-delà de quelques dizaines de mètres. S’approchant doucement, il ferma les yeux pour chercher à cerner de quel type de cris il s’agissait. Il ne tarda pas à le découvrir, en arrivant au sommet d’une colline : une horde de chevaux sauvages qui semblaient vivre ici depuis toujours, dans cet espace parfait, entre bois, rivière et falaises. Il s’assit alors dans l’herbe, et les observa. Ces derniers ne tardèrent pas à sentir sa présence, et nombreux furent ceux qui le soutinrent du regard. Certains de ces animaux -car il y avait aussi des biches et leurs petits, des lapins et quelques faisans- vinrent naturellement près d’Eäril, n’ayant jamais connu l’homme auparavant. Tous cependant, s’arrêtaient à une distance raisonnable, ne sachant pas quoi penser de cet être bizarre venant dans leur vallée. Toutefois, un cheval, d’assez bonne taille, d’une robe gris clair s’avança jusqu’à ce qu’Eäril tendit la main pour lui caresser la tête. L’animal se laissa faire, ce qui impressionna l’humain, qui se leva. Il passa sa main tout le long du corps de la bête, le scrutant de part et d’autre. Le cheval baissa la tête en poussant un ébrouement, puis se cabra. Les autres animaux s’en allèrent en entendant son hennissement, mais Eäril resta avec lui. Ils passèrent ensemble un long moment, bien que le jeune bûcheron ne s’en rendit pas compte. Puis la nuit finit par tomber, et Eäril se retourna pour atteindre la falaise est et y dormir. Alors qu’il remettait son sac sur son dos et qu’il débutait sa descente de la colline, l’animal le suivit de près. Eäril n’y prêta toutefois pas attention, car son esprit était dominé par la fatigue. La bête s’arrêta alors, se retourna et s’en alla.

 

 

            Eäril se leva le lendemain, et le soleil était masqué par de lourds nuages, malgré le vent qui filtrait entre les arbres. Il répandit les braises du feu qu’il avait allumé la veille, et décida de la direction à prendre pour rejoindre Rasfragne. Il ressortirait de la vallée par le Sud-Est, puis poursuivrait sa route en longeant la Rivière d’Arilm qui faisait en cet endroit une bifurcation vers le Nord; ainsi il était sûr de ne pas se tromper d’itinéraire. Il quitta ainsi la vallée de Dilom, replongeant dans la Petite Forêt, mais gardant toujours l’orée du bois à sa gauche. Il marcha durant une vingtaine de minutes, laissant ces dernières bribes de colère et d’amertume derrière lui. Cette vision d’une si belle vallée avait apaisé son cœur et son esprit. Tandis qu’il avançait, il fut pris par un étrange sentiment, entre crainte et doute. Il se retourna alors pour voir s’il n’était pas suivi, mais ne remarqua rien d’anormal. Il leva ensuite la tête mais sa vue ne rencontra rien d’autre que des branchages dénués de feuilles, et la lumière du soleil filtrée par les nuages. Il haussa les épaules et se remit en marche. Mais Eäril ressentait toujours un malaise, une peur de l’inconnu que l’on imagine sans jamais voir, comme ces nuits où l’on dort dans la forêt, et que l’obscurité nous empêche de connaître la provenance de la multitude de bruits. Soudain, une pluie battante frappa la terre déjà humide de la Petite Forêt. Surpris, Eäril se couvrit du mieux qu’il pût de sa cape verte, en remontant sa large capuche vers l’avant. Prenant son bâton sous le bras, il commença à courir, en quête d’un abri. Il entendit alors à nouveau ce son derrière lui: ce n’était désormais plus une impression, mais une certitude. Toutefois l’averse l’empêcha de s’arrêter pour scruter attentivement les environs. Le jeune homme continua de courir entre les arbres, gardant la rivière dans son œil gauche pour ne pas se perdre. Il parvint à une légère montée dans les bois, où de gros rochers étaient enfoncés dans le sol. Il en découvrit un assez long et haut pour pouvoir se glisser dessous, et s’emmitoufla dans une couverture, sentant une brise glacée venant de la mer, loin au Nord. Eäril attendit alors un moment qu’il considéra comme une éternité. Les nuages ne semblaient pas prêts à disparaître plus loin, et le pauvre jeune voyageur s’endormit après avoir fredonné une chanson populaire, n’ayant rien de mieux à faire que de patienter jusqu’à la fin de la pluie.

 

 

            Son sommeil fut parcouru de rêves et de souvenirs de son village, de sa chaumière, et de sa famille. Il se réveilla soudain en sursaut, faisant fuir un couple de moineaux curieux qui venaient s’aventurer à ses côtés. A ce moment la pluie cessa peu à peu, les nuages s’éloignèrent vers le Sud, et Eäril sortit de dessous le rocher. De multiples gouttelettes tombaient à présent des feuilles au-dessus de lui. Il prit son bâton à la main, et mangea son dernier morceau de viande salée ainsi que quelques baies cueillies en chemin. Puis il retourna du côté de la rivière qui coulait désormais plus rapidement, agitée par les trombes d’eaux tombées. Après encore deux longues journées de marche, il ne tarda pas à voir la ville de Rasfragne au loin, à travers les branches et les troncs d’arbres.

 

 

Par Eäril - Publié dans : earil
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Vendredi 13 octobre 2006 5 13 /10 /Oct /2006 21:24

Chapitre Troisième

 

                       

Cette ville était une grande Cité fortifiée, entourée de hautes murailles et de profondes douves, créée par un ancien seigneur de province voilà de nombreux siècles. L’eau provenait d’une déviation naturelle souterraine de la Rivière d’Arilm et une fosse avait été creusée par-dessous un pan de mur pour alimenter le puits central de Rasfragne. La pierre vieillie donnait un aspect sombre à la ville. Outre les habitations et les ruelles, la Cité comprenait également un Donjon derrière un second mur, place forte de la région, protégeant davantage les nobles que les villageois des régions alentours qui se contentaient de l’espace qu’offrait la première enceinte. Rasfragne n’était pas réputée pour la bonne éducation de ses habitants, et nombreux étaient les malfrats en fuite qui s’y cachaient secrètement. Le seigneur de ces lieux, le Prince Dormanil était rarement présent, préférant voyager et mener le chaos dans d’autres contrées pour les soumettre à son joug. Des moulins et champs entouraient les parties Nord et Ouest de la ville, car le Sud était couvert par la Petite Forêt, ce qui rendait le sol incultivable. La rivière d’Arilm se trouvait relativement proche des murs Est, ce qui avait favorisé la création des douves comme expliqué plus haut.     

            Ainsi Eäril se présenta au poste de garde, où deux hommes en armes l’arrêtèrent pour le questionner à propos de sa venue en ville, comme à l’accoutumée. Les soldats du seigneur de Rasfragne portaient une armure légère de cuir et une lance de bois, pour la plupart, tandis que quelques privilégiés bénéficiaient d’une armure complète de métal, ainsi que d’une lourde épée. Le jeune voyageur expliqua la raison pour laquelle il souhaitait entrer, mais ne voulant pas se créer de problèmes vis-à-vis de son père, si jamais il venait, donna comme justification qu’il recherchait quelques objets nécessaires à un voyage vers l’Ouest. Il se fit appeler Fraïl Karnor auprès des gardes, pour n’éveiller aucun soupçon. Ils le laissèrent donc passer à l’intérieur de la première enceinte. Avant de franchir l’espace sous la porte, Eäril leva la tête pour observer les remparts, car c’était la première fois qu’il pénétrait dans une si grande ville. Des archers vêtus de bleu parcouraient le chemin de ronde au sommet des murailles qui devaient faire environ quarante-cinq pieds de haut et se terminaient par de larges et hauts créneaux. On pouvait voir d’en bas les mâchicoulis fermés par des planches de bois usées par le temps. Il passa sous le porche de l’entrée Sud, celle de l’Est étant la principale. Eäril s’enfonça dans la première ruelle qui montait vers le centre de la Cité, et le Donjon. Il désirait trouver un tisserand pour s’acheter une nouvelle tunique, car la sienne commençait à s’user. Il voulut donc demander son chemin à un passant, mais plusieurs ne lui accordèrent même pas un regard. Un homme barbu et puant le prit par l’épaule, lui chuchotant un mot dans l’oreille avant de s’éloigner. Eäril le regarda partir, sans comprendre ce que voulait cet individu. Il poursuivit son chemin, à travers les ruelles sinueuses de Rasfragne, et arriva brusquement devant la façade en bois d’une haute bâtisse. Un vieil écriteau accroché au-dessus de la porte d’entrée où l’on pouvait lire « Au Tonneau d’Armadil » indiquait que ce lieu était une taverne qui faisait également office d’auberge. De la lumière sortait des quelques fenêtres au rez-de-chaussée. Ne sachant pas où dormir, et le soir tombant, il décida d’y entrer. Il poussa la lourde porte de bois rongée par les mites et pénétra dans le bâtiment. Des cris s’en dégageaient, des rires, des appels et le bruit des chaises raclant le sol. Une épaisse fumée, dégagée par les nombreuses pipes et bougies, planait au dessus des têtes des buveurs assis autour de quelques tables rondes. L’odeur d’alcool pesant en ces lieux écoeurait presque le jeune voyageur. Certains soutinrent Eäril du regard jusqu’à ce qu’il se rendît vers le patron de l’établissement, qui était plongé dans une discussion avec un homme mal rasé et dont une cicatrice partageait la joue en deux. Le patron, derrière un comptoir en bois, ne vit pas Eäril qui fut dans l’obligation de faire gronder sa voix pour attirer son attention. L’homme à la cicatrice inclina alors sa tête vers la droite, en direction d’Eäril et le fixa d’un œil en haussant un sourcil. Le patron, qui essuyait un verre, détourna son regard de son interlocuteur et interrogea :

« -Qu’est-ce que j’te sers mon p’tit ? Du lait ? ».

Cette question fit éclater de rire un ivrogne accoudé à une table tout à côté. Eäril n’y fit pas attention, et demanda un verre de liqueur de pomme pour se remettre de son trajet de la journée. Le serveur vida alors le fond d’une bouteille perchée en haut d’une étagère, puis lui tendit le verre rempli. Eäril passa alors sa main vers sa ceinture pour prendre sa bourse et payer le tavernier. Mais celle-ci ne rencontra pas la sacoche contenant les pièces nécessaires. A sa grande surprise, le jeune bûcheron se rendit compte que sa bourse avait disparu. Le patron resta alors la main tendue vers Eäril, grimaçant d’impatience:

« -Bon alors, tu l’prends c’verre ou t’attends qu’le seigneur s’ramène ?

- Je…je ne comprends pas, dit timidement Eäril, ma bourse a dû tomber la nuit dernière ou…

- Ou tu te l’ai fait prendre par un vaurien, comme le pauv’ Bertrand, coupa l’homme à la cicatrice d’une voix rauque, en pointant du doigt un homme couché par terre, cuvant son vin.

- Tu d’vrais faire gaffe à tes poches ici, mon gars, les rues sont pas sûres à c’t’heure là, poursuivit l’aubergiste. En tout cas, je n’sers pas les gars n’pouvant pas payer c’qu’ils prennent. Hein Harton ? ».

 L’homme à la cicatrice approuva d’un signe de tête, en fermant un instant les yeux. Le brouhaha dans la salle se poursuivait inlassablement.

« - Mais…comment vais-je faire sans argent ? s’inquiéta Eäril. Je n’ai plus de nourriture, je ne sais pas où dormir et je ne connais personne dans cette ville ».

Harton toussa, se recula alors et observa attentivement Eäril de haut en bas, puis ajouta doucement:

« -T’es bien bâti l’jeunot. Si t’aimes le danger, vas donc voir le chef des miliciens, un peu plus loin dans la ville, il te trouvera bien quelque chose à faire. Je vais le voir, moi, quand j’ai plus l’sou.

- N’dis pas n’importe quoi Harton, c’gamin f’ra jamais l’affaire pour n’importe quelle tâche qu’offre la milice. Ils prennent pas n’importe qui; d’ailleurs j’me demande pourquoi ils t’embauchent toi».

Le visage tailladé de l’autre homme se renfrogna alors, montrant une expression de colère. Eäril s’imagina alors ce qui allait se passer: Harton sauterait par-dessus le comptoir pour frapper à mort le pauvre aubergiste. Mais bien au contraire, ce dernier sourit et, se retournant vers Eäril, lui dit :

« -N’écoutes pas cet idiot. Vas voir Jarpa, le chef des miliciens, et dis lui qu’Harton t’envoie ».

Eäril remercia poliment les deux hommes, se retourna et sortit de la taverne, le ventre vide et le gosier sec.

 Des deux côtés de la rue, plus en amont, des hommes et quelques rares femmes jonchaient le sol, pieds nus pour la plupart, misérables de la ville. Un vieillard édenté s’accrocha même au talon d’Eäril qui passait, et ce dernier dut presque menacer le nécessiteux pour qu’il lâchât prise. Soudain, une voix familière parvint aux oreilles du jeune homme, qui se plaqua immédiatement contre le mur, et s’accroupit lentement sans bruit, la capuche sur la tête. Il tenta un regard au delà du coin de la rue où il se tenait, afin d’apercevoir celui qui parlait. Il arriva à reconnaître, comme il l’avait supposé, et ce, malgré l’obscurité, son père qui semblait nerveux et triste à la fois. Face à celui-là se tenait un garde, une hallebarde à la main, mais il faisait des signes de négations avec sa main et sa tête. Après quoi il désigna une direction de son index, et Falak se retourna puis avança vers l’endroit où s’était assis Eäril, qui venait de se barbouiller rapidement le visage dès lors qu’il avait vu son père. Alors que ce dernier allait passer devant lui, il butta sur le pied de son fils, qu’il n’avait pas vu dans le noir. Le jeune bûcheron prit une voix grave et cria, comme s’il était saoul :

« Ben mon vieux, tu sais plus marcher droit ou quoi ? »

Puis il fit mine de tomber face contre terre, le bras cachant la partie encore visible de son visage. La chance lui sourit, car dans son mouvement il renversa une bouteille d’alcool vidée de son contenu qui traînait contre le mur, ce qui renforça le réalisme de la scène qu’il jouait. Falak ne prêta pas davantage attention à celui qu’il prenait pour un misérable, et poursuivit son chemin, pendant que le garde s’en allait par une autre ruelle, accompagné d’un second homme vêtu de la même manière. Eäril se releva après quelques instants, et se remit en marche, des questions plein la tête. Comment son père était arrivé là, et ce avant -ou presque en même temps que- lui ? Avait-il descendu la rivière d’Arilm sur une embarcation, mais dans ce cas, comment avait-il pu passer sans voir son fils marcher près de la berge ? Ou bien avait-il trouvé une monture pour lui permettre de gagner en vitesse ? Ces interrogations qui se bousculaient dans les pensées d’Eäril furent remises à plus tard, car au bout d’une minute, la rue fit un virage léger vers la droite, et Eäril arriva devant la Maison des Miliciens. Celle-ci, sur un seul étage, était bâtie de pierre, et des poutres de bois ressortaient à l’avant, sous le toit de chaume. Trois larges barres de fer découpaient la lumière sortant de la minuscule fenêtre sur la partie gauche de la façade. Un homme vêtu de noir et rouge, près d’une torche allumée, était assis sur un tonneau renversé et gardait une porte fermée. Il vit Eäril se diriger vers lui, et le fixa sans bouger la tête, tout en s’amusant à frapper le tonneau avec sa dague. Le jeune homme demanda à l’autre s’il se situait bien devant la Maison des Miliciens, et si leur chef s’y trouvait. Il lui répondit :

« -Tu as trouvé l’endroit que tu cherchais, et le chef y est ». Puis il ramena son attention à son couteau, ne se souciant guère d’Eäril. Celui-ci fit alors gronder sa voix et observa le milicien qui leva à nouveau les yeux vers lui.

« -Eh bien, que veux-tu ? Je t’ai dit que c’était bien l’endroit que tu cherchais, alors vas-t’en maintenant.

- Je viens de la part d’Harton, je veux voir Jarpa ».

L’homme assis planta son couteau dans le tonneau avec vigueur, et se prit la tête dans les mains. Puis il dit:

« -Tu veux voir Jarpa…eh bien eh bien…et pourquoi cela ? Harton serait-il devenu l’héritier du seigneur Dormanil lui-même ? Jarpa n’aime pas être dérangé la nuit. Tu attendras demain matin pour poser ta plainte, comme tous les autres.

- Je ne viens pas porter plainte, je viens pour être embauché pour une quelconque tâche ».

Le garde scruta alors le visage d’Eäril et éclata de rire, en frappant sa cuisse du poing.

« -Tu veux être embauché par la milice ? Mais pour qui te prends-tu ? Jamais Jarpa ne te prendras, à part pour nettoyer le sol de sa chambre. Sais-tu quel genre de personne il recherche en ce moment ? Il veut des hommes d’armes pour chasser les Varkabs sombres des pieds des Monts du Terkol. Tu as intérêt à bien savoir manier l’arc et à courir vite pour te joindre à sa compagnie, car personne ne les a jamais frappés de la pointe d’une épée. Fais moi voir ton arme ».

Eäril rougit légèrement de honte et répondit :

« -Je n’ai pas d’autres armes que mon couteau de bûcheron et ce bâton.

- Et c’est avec ce bout de bois que tu veux tuer un Varkab ? Tu ne pourrais même pas lui percer une écaille.

- Je suis tout de même partant, je n’ai rien à perdre…

- Tu ne tiens pas à la vie mon gars, mais tu m’plais. Je vais te présenter au chef ».

Il marqua une courte pose et ajouta d’un ton sec et rapide :

« -Mais, tu dois d’abord me battre au lancer de couteau, et puisque tu en as un à toi, je ne te prêterais pas le mien. Fais tes preuves et tu pourras entrer.

- J’accepte ta condition, que dois-je tuer ?

- Tu ne tueras rien, tu devras viser cette croix sur le tonneau ».

Il montra alors une croix peinte en vert sur le côté de l’imposant tonneau sur lequel le milicien était assis un instant avant. Ils firent rouler le baril quelques mètres plus loin, sous la fenêtre aux barreaux. Les deux hommes reculèrent, et le garde expliqua:

« -Si tu plantes ton couteau plus près de la croix que moi, je te laisserais rentrer, sinon tu devras t’en aller ».

Eäril acquiesça, et sortit son court couteau de fer et de corne de cerf. Ils tirèrent la courte paille pour savoir qui commencerait. Après cela, le milicien se concentra, visa sa cible puis lança sa lame qui atteint une des extrémités de la croix, près du centre. Il semblait ravi de son tir, mais Eäril ne montra aucun sentiment sur son visage. Il prit avec attention la lame de son couteau, et le tira en direction du tonneau. L’arme vola rapidement, et un bruit sourd se fit entendre dans toute la ruelle: la lame s’était plantée au centre de la croix et avait cassé une latte de bois. Le liquide rouge et odorant s’écoula lentement entre les pavés sur le sol. Eäril sourit discrètement, un peu surpris de son tir, et se tourna vers le milicien, après avoir ramassé son propre couteau.

« -Je crois que j’ai gagné, dit-il avec une fausse modestie.

- Et de loin, ton bras est vivace et ton tir précis, tu devrais plaire à Jarpa ».

Le perdant s’avança donc et, prenant une clé dans son trousseau, ouvrit la porte de la Maison des Miliciens, malgré le regret de sa défaite et de la perte du vin à présent répandu à terre.

 

 

Chapitre Quatrième

 

 

 

La pièce principale, où Eäril entra, était relativement bien éclairée, avec un feu de bois au fond à gauche, quelques bougies sur la table et des chandeliers accrochés aux murs. Deux hommes d’une trentaine d’années jouaient aux cartes quand ils furent surpris par l’arrivée imprévue du bûcheron dans la salle. Le milicien de l’entrée leur expliqua ce qui c’était passé derrière la porte, quelques instants auparavant. L’un des miliciens assis se leva, et disparu dans une pièce à la droite d’Eäril. On entendit alors un grondement, puis le bruit d’un lourd pas sur le sol. Une personne de large carrure apparut à ce moment à la vue de tous: un être aux cheveux longs et sombres, portant la barbe de trois jours, et aux yeux noirs, perçants. Il devait être en train de dîner car il s’essuya la bouche du revers de sa manche, puis se tourna vers le jeune Terans. Eäril fut mal à l’aise devant cet individu inhospitalier. Jarpa demanda alors d’une voix grave:

« -Que veux-tu ? ».

Puis, fixant le milicien de la porte, il ajouta:

« -Je n’aime guère être dérangé après le coucher du soleil, j’espère qu’il a une bonne raison pour que tu l’aies laissé entrer.

- Je sais chef, mais il a insisté…alors je lui ai imposé une condition, et il l’a remplie.

- Quelle était cette condition ? questionna Jarpa.

- Il m’a battu au lancer de couteau, son tir m’a impressionné.

- Ce jeune garçon ? Eh bien ! Il ne paye pas de mine à première vue, mais je devrais peut-être réviser mon jugement… ».

Eäril rougit légèrement et s’introduisit dans la conversation:

« -Je me suis permis de venir car un dénommé Harton m’a conseillé de vous voir. Je me suis fait voler ma bourse, et je n’ai nulle part où aller, ni nourriture…

- La Maison des Miliciens n’est pas une auberge, à moins que tu ne veuilles croupir dans cette geôle avec ces vauriens ». Le chef pointa du doigt une cellule à l’extrémité de la pièce. Quelques misérables y dormaient sans couvertures, entassés les uns sur les autres.

« -Je ne viens pas demander l’hospitalité, mais j’ai entendu dire que vous proposiez du travail à ceux qui en cherchaient. Je me porte volontaire pour une chasse, une enquête ou je ne sais pas quoi d’autre.

- Tu sais manier autre chose que le couteau ? Un arc par exemple ? demanda Jarpa, après un moment de réfléxion..

- Je suis bûcheron, je connais bien la hache et son tranchant, bien que jamais je ne l’aie abattue sur un être vivant.

- Penses-tu pouvoir porter une épée ou une lance ?

- Je peux toujours essayer, répondit Eäril ».

Jarpa frotta son menton du revers de la main, puis finit par dire, à demi convaincu:

«- Bon…je veux bien t’emmener avec nous aux Monts du Terkol, je demanderai à un autre de veiller sur toi, tu pourras toujours servir. As-tu entendu parler des Varkabs sombres ? 

- Ce milicien m’a juste dit que vous cherchiez des hommes d’armes pour les tuer, mais j’ignore ce qu’ils sont véritablement.

- Ce sont des créatures viles et répugnantes, sortes de vers géants et volants, expliqua Jarpa d’une voix sinistre. Leur cri rend fou l’homme le plus courageux et leur bave brûle comme le feu. Cette espèce-là, celle des sombres, est particulièrement résistante au métal, même les flèches ont du mal à percer leur carapace d’écailles. Ils sèment le chaos dans les terres Nord de notre contrée. De nombreux champs et vignobles ont été abandonnés par crainte d’une attaque. Ils sont arrivés l’hiver dernier, et semblent s’être accommodés à la région, car ils ont tendance à vivre dans le désert ou les marais. Si cela ne te fait pas peur, alors tu pourras partir avec nous dans trois jours, car je doute que d’autres que toi ne viennent,  malgré la récompense de vingt pièces d’argent offerte par le seigneur Dormanil.

- Je viendrais, dit le jeune Terans, à moitié sûr de sa décision. Mais d’ici là, sauriez-vous où je pourrais trouver de la nourriture, car j’ai consommé toutes mes provisions.

- Ici, il n’y a rien pour toi, mais vas donc voir du côté de la sortie Nord, il y a des champs et des moulins. Le seigneur Dormanil m’a légué quelques pouvoirs, je vais donc t’écrire un parchemin que tu montreras à un paysan pour qu’il te nourrisse, si toutefois il sait lire.

- Merci bien, sir Jarpa, je ferais tout mon possible pour m’acquitter de la mission que vous me confiez. En attendant, je vais suivre votre conseil et partir à la recherche de quelque chose à manger ».

Eäril s’inclina légèrement, la main sur le cœur, et sortit de la Maison des Miliciens.

 

 

Le jeune homme se remit alors en marche vers le Nord de la Cité de Rasfragne, guidé par les étoiles, en quête de nourriture. Après avoir traversé une grande rue, il tomba subitement sur la route principale, près de la place du marché. A partir de là, il n’eut aucun mal à trouver la porte à double battant qui traversait les murs de la première enceinte. Une lourde herse de métal barrait le route vers la sortie, et Eäril dû se présenter au poste de garde pour que les soldats le laissent passer. Une route, qui partait vers l’Ouest, longeait de près les profondes douves puis tournait vers le Nord. D’ici, l’été, même de nuit, on pouvait voir sous la lumière de la lune, de longues tiges de blé poussées par le lointain vent du Nord. Mais la moisson étant déjà achevée depuis maintenant deux mois, la majorité du grain se trouvait dans des bâtisses qui faisaient office de greniers. Sur sa route, Eäril aperçu quatre moulins à vent faits de bois, dont les ailes tournaient rapidement et régulièrement en grinçant. Des deux côtés de la route, on pouvait entendre, en tendant l’oreille, des criquets chanter en chœur dans cette douce nuit d’automne. Paniqué par l’arrivée de l’humain, un sanglier traversa le chemin en trombes, et se réfugia dans un bosquet plus à l’Est. Cela fit sursauter Eäril bien qu’il ai déjà vu ce genre d’animal près de Litreya, mais la fatigue de son voyage et son estomac vide l’avaient rendu plus tendu qu’à l’accoutumée. Eäril vit à cet instant, un peu plus loin dans la campagne, une chaumière d’où de la lumière se dégageait. Une fumée s’élevait d’une petite cheminée sur le toit, et s’éloignait dans la brise du soir. Il soupira, car il n’aimait guère s’introduire chez les gens de cette manière, surtout en pleine nuit, et encore moins pour les forcer à lui donner de la nourriture. Il pensa alors qu’il ferait mieux de se coucher maintenant et de frapper chez les gens le lendemain, et était près à s’asseoir sur le bord de la route quand la porte de la masure s’ouvrit. Deux chiens de haute taille sortirent et accoururent dans sa direction en aboyant. Eäril prit peur et voulu s’enfuir en courrant, mais un cri retentit et les bêtes s’arrêtèrent:

« - Coucher mes beaux ! Qui va là ? dit la voix étrange venant de l’entrée.

- Je me nomme Eäril Terans, dit-il, oubliant de changer son identité. Jarpa, le chef des miliciens m’envoie avec cette lettre ».

Il s’avança lentement vers la petite habitation, tout en essayant de dégager la lettre de sa poche. Arrivant à portée de l’homme, il tendit le parchemin en ajoutant:

« -Je suis navré de vous déranger, mais je me trouve sans nourriture, et je n’ai nulle part où aller. Si vous pouviez m’offrir une soupe, une miche de pain ou un fruit, cela me suffira, et je vous laisserais ».

Le regard d’Eäril ne cessait de se détourner du visage de l’homme pour regarder avec méfiance les chiens qui grognaient et montraient les dents. Sa main se porta même vers son couteau, pas par envie de tuer mais par peur pour sa vie, car les bêtes étaient vraiment de grande taille et ne semblaient pas se calmer. L’homme en face de lui était de petite taille, ridé par la fatigue du travail dans les champs, bien qu’il n’eût certainement pas encore cinquante ans. Il agrippait dans sa main droite une canne et se tenait courbé vers l’avant. Eäril se demanda même s’il n’était pas bossu. De l’autre main, il tenait en hauteur une lanterne qu’il pointait vers le visage d’Eäril, qui s’en trouvait quelque peu ébloui. L’autre dit alors avec un accent très prononcé:

« -Ca m’a tout l’air d’êt’ une vraie lettre d’la milice…même si j’savions pas lire, mais c’est bien la première fois qu’ils envoient un jeunot chez moi pour que j’l’engraisse. J’parions bien qu’ça s’ra pas la dernière fois alors. Matha ! Cré di’dju ! On a un invité ! Ajoute une écuelle ! Allez, entre mon gars.

- Merci infiniment, encore désolé pour le dérangement, répondit Eäril ».

Il dût se baisser pour passer l’ouverture, mais se releva un mètre plus loin, une fois entré dans l’accueillante habitation. Car elle était en effet fort accueillante, cette masure: une femme portant un tablier était en train d’ajouter des couverts sur la table basse, tandis que trois enfants jouaient  d’un lit au ras du sol. La chaleur qui se dégageait des personnes fut familière à Eäril. Il se rappela alors sa famille, avec un léger pincement au cœur. Cette famille, identique à la sienne, vivait dans des conditions très modestes, mais la façon dont Eäril fut accueillit le surpris grandement. Ils lui donnèrent la  plus grande tranche de la miche de pain qui devait certainement être leur repas, ainsi qu’un profond bol de soupe à la tomate, tandis qu’eux se contentèrent d’un petit fond d’assiette. Mais cela ne semblait guère les déranger, pas même les enfants qui regardaient à présent avec intérêt le visage du jeune homme. Prenant très au sérieux la missive de la milice, le vieillard -qui disait s’appeler Barty-, accordait une réelle importance à son invité et veillait à ce que tout lui convienne. Brisant le silence, l’hôte dit:

« -Alors mon p’tit gars, t’viens d’la ville ? Qu’est-ce qui s’passions là-bas pour qu’y nous envoie du monde ?

- Je viens du village de Litreya pour être exact, plus loin, au Sud de la Petite Forêt. J’accomplis une tâche pour un de mes amis, un grand sage: je vais bientôt me rendre vers l’Ouest, une fois que j’aurais le matériel nécessaire pour un tel voyage ».

Il porta à cet instant un morceau de pain à sa bouche, laissant la parole à l’autre.

- Qu’est-ce tu vas faire là-bas ? ajouta le paysan, intrigué par la provenance, et la destination d’Eäril.

- Je vais explorer le monde, et tracer des cartes, ainsi que ramener des légendes d’autres villes et contrées, si toutefois j’en trouve ».

La femme du fermier rajoutait à ce moment une lourde bûche dans le foyer de la cheminée, dont la lueur du feu faisait danser les ombres des enfants sur le mur. Un hululement à peine perceptible d’une chouette dans le lointain arriva à l’oreille d’Eäril et le fit frissonner. Le père Barty demanda alors:

« - Et tu comptes partir quand ? Si tu veux rester ici quelques jours, c’la nous fera d’la compagnie, car on ne voit pas grand monde dans ces champs, hormis les soldats d’not’ seigneur qui viennent chercher l’grain. Raconte nous un peu ta vie, qu’on en sache plus long sur toi, et d’là  d’où tu viens. J’ai jamais voyagé plus loin qu’la rivière et les champs, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque, mais avec Matha et les gosses à nourrir…

- Je comprends, répondit Eäril d’un signe d’approbation. Je vais partir avec des miliciens et d’autres hommes pour chasser des créatures, au Nord Est, puis avec la récompense je pourrais m’acheter ce dont j’ai besoin et démarrer mon voyage. Pour le moment, je reste en ville durant deux jours, et le troisième la compagnie lèvera le camp ».

Puis Eäril conta son histoire, sa famille, son village, les voyages du sage Gardim et la Grande Récolte, dont les anecdotes firent longtemps rire les enfants de Barty et Matha. Les ombres continuèrent à osciller sur le mur tard dans la nuit, pendant que les légendes et contes anciens emmenaient la famille de paysans et Eäril au loin, dans des pays mystérieux.

 

Par Eäril - Publié dans : earil
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Vendredi 13 octobre 2006 5 13 /10 /Oct /2006 21:21

Chapitre Cinquième

 

 

 

            Le chant des oiseaux, et les doux rayons du soleil semblables à du miel sur sa joue, réveillèrent Eäril qui s’était endormi dans un vieux fauteuil couleur sable. Il demeura quelques instants les yeux fermés, se demandant si tout ce qu’il avait vécu depuis son départ n’était qu’un long rêve, ou s’il se trouvait bel et bien dans une chaumière étrangère à la sienne. Une brise souffla à travers l’unique pièce de la maisonnette, passant par la fenêtre ouverte au dessus d’un évier vide, et Eäril finit par se lever. Plusieurs bols propres y étaient empilés tout à côté. Jetant un regard autour de lui, il se rendit compte que la masure était vidée de tout son beau monde, et qu’il était donc seul. Il se demanda quelle heure il pouvait bien être, puis, après s’être étiré, il trempa ses mains dans une cuvette d’eau froide, puis les passa sur ses yeux voilés de sommeil. Il renoua ses chausses noires à ses pieds, puis se dirigea vers la porte. Le soleil brillait fort et haut dans le ciel sans nuages. Quelques corbeaux picoraient dans les champs alentours, et il vit même un cerf parcourir l’horizon aussi vite que le vent. Eäril fit le tour de l’habitation pour chercher ses occupants, sans résultat. Il baissa les yeux vers le sol pour constater que la famille possédait d’autres animaux que les deux énormes chiens qui n’étaient pas là ce matin pour l’accueillir de leurs crocs. Deux oies se chamaillaient un sac de grain troué, faisant fuir quelques poussins et leur mère effrayée pour ses petits. Il resta là, debout, à les contempler durant de longues minutes puis leva les yeux, droits devant lui. Il revit alors le bosquet où le sanglier avait fuit la veille. Attiré par le bois, Eäril se mit en marche après avoir saisi dans sa main droite son bâton de marche. Il ne tarda pas à atteindre l’orée de la forêt, et y pénétra, caressant de ses mains de bûcheron les basses branches de noisetiers et les épais troncs de chênes. L’odeur des feuilles humides sur le sol et le parfum de la terre sylvestre lui rappelèrent sa forêt natale. Il arriva très rapidement à l’autre bout du bosquet, et aperçu la rivière d’Arilm qui poursuivait son cours après sa sortie de la Petite Forêt, pour atteindre la Mer Nord qu’Eäril ne pouvait voir en raison des lointaines montagnes et hautes collines. En réalité, le bois s’arrêtait net au sommet d’une petite falaise de pierre, et la rivière se trouvait en bas de celle-ci. Ne s’étant pas lavé depuis plusieurs jours, il voulut saisir l’opportunité et décida de descendre pour atteindre l’eau qui coulait précipitamment entre les rochers et pierres lisses au milieu du lit de la rivière. Jouant des mains et des pieds, il entama la descente. Les prises étaient nombreuses et aisées, et Eäril était habitué à escalader arbres et roches. Mais soudain son pied glissa, sa jambe fut légèrement entaillée au niveau du mollet par une pierre aiguisée et Eäril, surpris, tomba à la renverse en poussant un cri. Sa tête frappa un caillou et l’obscurité envahit ses pensées...

Pendant ce temps, la famille du vieux Barty se rendait à la ville acheter de quoi nourrir leur invité durant les deux jours à venir. Jarpa, le chef des miliciens se préparait doucement à son prochain voyage, vérifiant si tous les participants à la dangereuse chasse ne manqueraient pas le départ. C’était le jour du marché à Rasfragne: de nombreux artisans et marchands vendaient leurs produits, et une foule parcourait les rues et la place principale. Cette Cité étant la plus grande de la région, cet événement quotidien attirait les gens des environs. Rarement, et avec beaucoup de chance, on pouvait apercevoir le seigneur Dormanil ou sa femme (et quelques gardes pour les protéger) acheter du tissu ou de chers aliments et boissons. Parfois, une troupe de troubadours venait exercer ses talents: cracheurs de feu, jongleurs et dresseurs de fauves étaient alors très acclamés par les villageois. Bien entendu, le marché voyait aussi arriver des voleurs de bourses ou à l’étalage, ce qui obligeait la milice à faire une ronde continuelle toute la durée de l’événement.

Eäril rouvrit les yeux plus tard dans la journée, combien de minutes ou d’heures s’étaient écoulées, il ne saurait le dire, mais la douleur qu’il ressentait au mollet et à la tête était bien réelle. Il reprit peu à peu ses esprits, se frotta la nuque et le bas de la tête, et essaya de se lever, pour rincer sa plaie à l’eau. Il trempa sa jambe jusqu’au genou dans le liquide glacé et il pu se rendre compte que la blessure était moins grave qu’il ne le pensait, bien que sa blessure baignait dans une sombre tâche de sang quelques instants auparavant. Il s’assit tout de même au bord de l’eau, sur une large rocher plat, rongé sur sa face Est par des siècles de flots ininterrompus. Le courant était si fort que des éclaboussures humidifiaient régulièrement le sol et le rendait très glissant. Eäril, tout en se reposant observait de jeunes poissons descendre et remonter la rivière sans relâche. Puis, d’un coup un poisson atterrit à ses pieds, venant d’on ne sait où. Eäril leva alors la tête et fut frappé de terreur: un immense ours d’Elmek pêchait avec ses lourdes pattes sur un rocher à une poignée de mètres de lui. Tremblant tout d’abord de tout son long, puis se ressaisissant, Eäril sortit sa jambe de l’eau, le plus silencieusement possible. Il essaya de se lever sans un bruit, et voulu regagner le bas de la falaise pour rentrer rapidement à la chaumière. Mais sa blessure le fit fléchir, et le bruit de son pied sur les cailloux éveilla la curiosité de l’animal qui se leva de tout son long, sur les deux pattes inférieures. Un tas de poissons frétillants couvrait le sol à ses côtés. L’ours, après un moment d’hésitation et de doute, se sentit menacé par un étranger qui venait sur son terrain de pêche, et chargea immédiatement dans le but de tuer le jeune homme. Celui-ci esquiva de justesse d’un bond sur la gauche, se pencha et attrapa son épais bâton de marche. Il le tint des deux mains, plus pour se protéger que pour ajuster un coup à l’ours, car cette brindille n’aurait guère fait de mal à une si imposante créature. L’animal revint à la charge, et Eäril recula vers les rapides eaux. La créature d’Elmek avançait rapidement, tantôt sur quatre pattes, tantôt sur deux pour attaquer par de larges brassées avec ses griffes mortelles. Le jeune homme garda son calme, malgré la situation dans laquelle il se trouvait, mais il ne voyait aucune issue heureuse à ce combat irrégulier et inégal. Il se mit à courir, sautant du mieux qu’il pouvait sur des rochers émergeants de l’eau, bien que ceux-ci fussent glissants. L’ours le suivit, rapide comme l’éclair, et à l’aise parmi les rochers. Cependant, Eäril se trouvait à présent au milieu de la rivière, et l’animal hésita à le suivre, par crainte du fort courant qui s’écoulait entre lui et l’humain. Mais la rage prit le dessus, et la bête bondit sur la pierre, à quelques pas d’Eäril. L’ours continua alors à grogner en essayant de happer son adversaire à l’aide de ses pattes de devant. Il avançait lentement, poussant des rugissements, de la bave coulant de son immense gueule. Il s’approcha si près du pauvre Terans que celui-ci put sentir l’haleine poissonneuse de l’animal. Puis, dans un élan de colère, l’ours se dressa sur ses pattes arrières, et, prenant de l’élan, lança les griffes de sa patte de droite vers le visage d’Eäril. Le jeune homme eut tout juste la présence d’esprit et le temps de se baisser, et ainsi d’esquiver la frappe. Mais, l’ours, emporté par son poids ne se souciait plus à présent de sa proie, car tout son corps tenait en équilibre au dessus des flots, les pattes de derrière sur l’arête du rocher. Eäril frappa alors d’un grand coup, avec son solide bâton, le dos de l’animal, qui perdit prise et s’effondra dans un tonnerre d’éclaboussements dans les rapides, qui l’emportèrent au loin.

Débarrassé de son ennemi,  Eäril s’assit pour reprendre son souffle, et finit même par s’allonger, les bras en croix, sur le rocher. Il ferma les yeux et son cœur battait encore à une vitesse affolante. Il s’endormit à demi, là, épuisé par la peur ressentie durant son combat avec la massive créature. Il rêva alors de hautes montagnes, d’immenses forêts, de monticules de sable rouge, de marais fétides et de monstres étranges et dangereux. Son esprit vagabonda vers des terres qu’il s’imaginait lointaines, puis revint vers son village natal de Litreya, le château de Rasfragne et la chaumière où il avait dormi la nuit précédente. Il rouvrit les yeux et resta ainsi à contempler les nuages portés par une agréable brise. Puis Eäril entendit un faible bruit qui ne lui était pas étranger. Il se leva, et, prudemment regagna la berge de la rivière d’où il venait. Le bruit se faisait de plus en plus fort et précis, plus proche également. Ne voulant pas se risquer à l’escalade de la petite falaise, il remonta le cours de la rivière à pied, car son oreille le guidait dans cette direction. Au bout d’une centaine de mètres, il put grimper plus aisément et se retrouva près de l’orée Sud du bosquet. Il foula de ses pieds la terre retournée des champs, tandis qu’il marchait vers la provenance du son. Puis sa vue se fixa sur une haute silhouette qui galopait vers lui. C’était bel et bien lui. Celui avec qui il avait partagé ces cours instants voilà déjà trois nuits. Celui qui, de son hennissement, avait fait trembler la vallée de Dilom. C’était en effet lui, le brave animal, le cheval qui avait suivi Eäril plus loin qu’il ne l’avait imaginé. C’était lui, dans la Petite Forêt, l’auteur des craintes d’Eäril, avant la brutale averse qui l’avait forcé à chercher un abri. Durant ces trois jours, le cheval gris tacheté de noir à l’arrière de ses flancs l’avait suivi de près ou de loin, plus discret qu’un oiseau prudent. Arrivant au niveau de l’humain, le cheval baissa la tête et s’arrêta, saluant respectueusement celui qu’il avait lui-même choisi pour maître. Ainsi, Eäril le nomma Termondil, ce qui signifie dans le vieux patois de son village « Discret Fileur » ou « Poursuivant Invisible ». L’animal se laissa monter, sans selle, par le jeune homme, et l’emmena  à la vitesse du vent jusqu’aux pieds des falaises de la Mer Nord; puis ils firent demi-tour, et regagnèrent Rasfragne et ses champs, et la chaumière de Barty et sa famille, car le soleil se couchait.

Le depuis peu cavalier mit pied à terre, et entra, en se baissant, dans la petite maisonnette. Cinq visages se tournèrent alors vers lui, à la fois surpris et ravis de cette venue inespérée. La maîtresse de maison, Matha, se leva et lui dit:

« -Nous nous inquiétions pour toi, Eäril, car à not’ retour ce matin, nous avons trouvé la maison vide, et tu n’reviens qu’après l’coucher du soleil. Qu’est-ce t’as donc fait ? ».

On eut dit une mère parlant à son enfant perdu depuis des jours, et Eäril fut ému par cela, car elle se souciait sincèrement de lui, bien qu’elle ne le connaisse que depuis la veille et que son langage ne fut pas des plus nobles. Il rougit même de son départ inexpliqué, bien qu’il n’ait pu leur annoncer. Il s’excusa:

« -Pardonnez-moi, j’étais parti à votre recherche, et j’ai eu un problème avec un ours. Puis un cheval est venu me voir et m’a emporté jusqu’aux falaises de la Mer Nord et... ».

A ce moment, Barty explosa de rire, tapant du poing sur la table :

« -Tu m’plais bien mon gaillard ! Toutes ces aventures en une journée, ah ah ah ! Où vas-tu m’chercher cela ?

- J’ai moi-même cru à un rêve, mais allez voir dehors, et vous constaterez que ma monture, que j’ai nommé Termondil, est dehors à m’attendre avec vos bêtes ».

Croyant à une plaisanterie du jeune homme, le paysan se leva de sa chaise de bois et de paille, puis sortit à l’extérieur. Il tourna alors autour de l’habitation, et ne vit aucun animal hormis ses propres poules, oies et poussins. Barty se tourna alors vers Eäril, un grand sourire aux lèvres et lui tapa amicalement l’épaule de sa main:

« -J’ai bien failli te croire, mon gars ! Sacré plaisantin ! Allez rentre, et vas t’coucher, pi’ réveille toi vraiment demain d’bonne heure ! ».

Eäril se dirigea vers la maisonnée, mais stationna un instant sur le seuil, cherchant du regard l’animal, sans résultat. Il se coucha après avoir pris un léger repas, et son sommeil ne fut perturbé par aucun rêve ou cauchemar. Il passa sa journée à aider le paysan à couper du bois et à le ramener contre l’enclos aux volailles. Puis le soleil se coucha, et se releva le lendemain, jour du départ vers les Monts du Terkol. Après avoir rassemblé ses affaires, Eäril fit ses adieux à la famille qui l’avait nourri et hébergé durant trois nuits, en leur promettant de repasser à son retour de voyage.              

 

 

Chapitre Sixième

 

 

 

Eäril marcha vers Rasfragne dans le but de se rendre à la Maison des Miliciens, et de retrouver ses futurs compagnons. Il pénétra dans la ville peu après le lever du soleil, et d’un pas léger arriva à sa destination. Quelques nuages parsemés couvraient la région de la Cité, mais le soleil semblait vouloir prendre l’avantage: ce fut une belle journée en ces lieux. Cette fois, le milicien qui gardait la porte le laissa passer, et lui fit même un sourire. Il aiguisait sa lame sur une large meule de pierre qu’il faisait tourner à la main. Un grand nombre d’armes de tous genres, arcs, lances, épées et haches d’armes jonchaient le sol à côté de lui. Eäril poussa la porte et entra dans la Maison. Quelques individus qu’il n’avait jamais vus se retournèrent, le dévisagèrent et ramenèrent leur attention sur Jarpa qui était assis derrière la table. Celui-ci tenait un très lourd sac de tissu usé rempli de pièces de monnaie, et partageait les futurs gains dans diverses petites bourses. Il les compta, et sourit en disant:

« -Voilà ce qui vous attend les gars, si vous revenez vivants de cette chasse ! Que ceux qui n’ont pas leurs propres armes se mettent à ma droite, et que ceux qui sont prêts sortent seller leur chevaux ».

Huit des hommes restèrent dans la salle, dont Eäril qui ne considérait pas son bâton et son court couteau comme des armes dignes de ce nom. Jarpa cria un mot, et le garde entra, les bras chargés d'équipement de guerre. Il jeta tout en vrac sur le sol fait de longues lattes, et dit:

« -Prenez ce qui vous sera le plus utile, et ce que vous savez le mieux manier ».

En un instant, les armes étaient réparties, et Eäril hérita d’une lance de bois au fer de métal sombre. Il la prit en main, puis regarda au sol deux hommes se chamailler pour un arc et un carquois brun, plein de flèches aux plumes grises. Jarpa posa sa main sur l’épaule du jeune Terans et lui dit à voix basse:

« -Je te confie une tâche, vu que tu ne sais pas manier l’arc. Les autres se chargeront de tirer les Varkabs, et tu devras les achever avec ta lance. Ne ménage pas tes coups, ils sont résistants. N’aie aucune pitié pour ces créatures, et pense au mal qu’elles ont fait aux fermiers de notre contrée. Mais fais attention à leur gueule, ne les laisses jamais te toucher, car tu y perdrais la vie ! Leur bave ronge plus que du sable brûlant qui s’infiltre dans une armure lors d’un siège. Je n’aimerais pas te voir te tordre de douleur sur le sol, alors si tu as peur de mourir, reste là.

- Je me suis engagé, et de toute manière je n’ai pas le choix. J’achèverais ces monstres, conclut-il en baissant la tête, mais bien décidé à mettre en application ses dires.

-Bien, alors tu nous accompagneras jusqu’au bout si tu veux avoir ta part de la récompense. Allez, viens, suis-moi, nous allons partir… ».

Tous les autres étaient déjà sortis, et une clameur vint de l’extérieur. En sortant, Eäril et Jarpa entendirent des rires et des cris d’étonnement. Ils n’eurent même pas le temps de demander aux autres ce qui se passait, car ils en virent eux-même la raison, juste devant la Maison des Miliciens. Encerclé par une troupe d’hommes se trouvait un robuste cheval, Termondil, qui était entré seul en ville, les portes restant ouvertes et peu surveillées la journée. Les hommes se demandaient à qui il pouvait bien appartenir, et chacun essayait l’un après l’autre de le monter. Ils avaient déjà dû s’y mettre à quatre pour lui attacher une selle, mais aucun parmi les personnes présentes n’arrivait à grimper et à s’asseoir sur la bête. Un des participants glissa de la selle après une cabriole de l’animal, un autre fut projeté à trois mètres devant à la suite d’une ruade, et un troisième était même resté le pied gauche accroché à l’étrier, tandis que son corps traînait par terre et que l’animal avançait au pas. Ainsi donc, Eäril comprit le pourquoi de tous ces rires et applaudissements. Puis il s’avança, la main tendue devant lui en direction de l’animal. Termondil revint alors vers ce dernier, sans se préoccuper de celui qu’il tirait toujours sur le pavé. Le jeune bûcheron caressa doucement le garrot et le flanc gauche de sa monture, puis passa son pied dans l’étrier, et se hissa sur Termondil, qui se laissa faire. Ils avancèrent tous deux, fiers, devant la surprise de tous les autres. Ceux qui avaient tenté leur chance maudirent plaisamment Eäril et le cheval qui leur avait donné tant de mal sans pourtant obtenir de résultat. Jarpa lança alors: « Tu me surprends de plus en plus, mon gars ! » puis il ordonna à tous de monter sur leurs propres bêtes, ou celles qu’on leur avait prêté pour le voyage. Il cheminèrent quelques minutes à travers la rue, puis passèrent devant la place du marché où quelques citadins arrêtèrent leur discussion pour les regarder sortir de la ville. Voilà plusieurs années qu’une telle troupe ne s’était présentée ainsi, comportant miliciens et volontaires, novices et expérimentés. Ils étaient au total vingt tout au plus, chacun une arme au fourreau ou à la main, sur des bêtes de plus ou moins grande taille. Ils emmenaient avec eux trois chevaux sans cavaliers, qui portaient quelques vivres, de l’eau et quelques objets au cas où le court voyage se déroulerait mal. Environ la moitié des non-miliciens avaient déjà servis le seigneur de la ville en suivant Jarpa. Ou plutôt était-ce davantage l’appel de la récompense qu’un sens de l’honneur et du devoir. Eäril trottait à côté de Jarpa, ne connaissant personne, car il était avide d’apprendre ce qui avait mené le chef à entrer dans la Milice. Celui-ci lui raconta alors son passé difficile.

Chassés de son village natal par d’immenses créatures rampantes, ses parents et lui étaient arrivés à Rasfragne voilà quelques décennies. N’ayant plus rien pour se loger, son père s’engagea dans l’armée que menait le seigneur, qui était alors l’oncle de l’actuel suzerain Dormanil. Jarpa dût s’occuper de sa mère malade pendant les campagnes et les voyages de son père, puis après avoir atteint un âge raisonnable, il fit la connaissance d’un milicien. Ils devinrent de proches amis et Jarpa entra alors à son tour dans la milice. Au début il ne s’occupait que de vols dans les rues, ou de surveiller les alentours de la ville avec les gardes de la Cité. Puis sa longévité dans la milice se fit remarquer par le successeur du seigneur, lorsqu’il vint annoncer à sa mère que son mari avait été tué dans une embuscade, bien plus loin que la région de Darserty. Avide de vengeance et sans crainte, Jarpa demanda à Dormanil que la milice s’occupe également des alentours de Rasfragne, et des monstres qui y vivaient. Il prit bientôt le commandement des miliciens et put dès lors décider des créatures à chasser, tant que cela restait dans le territoire de la Cité fortifiée.

 

 

Le groupe passa donc sous la porte principale de la ville, à l’Est. Ils allèrent tout d’abord lentement, jusqu’au pont de Sulah qui enjambait la rivière d’Arilm, un peu plus loin. A cet endroit, le courrant était relativement faible, sauf en hiver car la fonte des neiges sur les plus hautes cimes des falaises de la Mer Nord amenait par moment des flots d’eaux rapides. Le pont était en pierre taillée, mais le sable et la poussière qui avaient recouvert le sol durant des siècles, en rendait la vue impossible. Le chemin qu’ils parcouraient était tout d’abord large et par moment même pavé, car très utilisé par les paysans alentour. Puis il tournèrent vers le Nord, en direction des monts du Terkol, et entamèrent une longue chevauchée au galop hors de tout chemin ou tracé pendant plusieurs kilomètres. Il n’y eu aucun incident jusqu’à ce qu’ils arrivent à portée de vue de la montagne, à la fin de la matinée, dans une vallée autrefois fertile. Ils ralentirent l’allure et prirent leur temps, en pensant au futur affrontement. Une odeur nauséabonde régnait tout autour de la compagnie qui chevauchait. Seuls quelques cris de charognards éloignés perçaient le silence. De larges flaques noires et poisseuses emplissaient les trous dans le chemin bordé par des champs non moissonnés. Le soleil ne se reflétait pas dans ce liquide gluant, mais une vapeur se dégageait faiblement, comme l’eau qui s’évapore invisiblement. De grosses mouches sombres  virevoltaient autour de petits tas de fumier, mais aucune autre âme vivante ne semblait habiter ces lieux. La troupe avançait, la peur au ventre et très mal à l’aise pour la plupart.  Ils continuèrent toutefois, encore moins vite, puis ils virent un village à quelques centaines de mètres, ou quelque chose qui y ressemblait. Ce n’était qu’un groupe d’habitations très modestes, faites de planches clouées, et de chaume fixée sur le toit. Le vent se leva alors, mais pas un paysan ne circulait, ni dans les champs, ni entre les maisons. Aucun son ne brisait le silence, hormis le bruit des sabots des chevaux du groupe et de lointains échos, provenant des monts. Les hommes de la compagnie restaient sans voix, observant le décor chaotique et effrayant. En passant au milieu des habitations, ils eurent pitié des pauvres gens qui devaient être morts, enlevés ou qui avaient fuis vers Rasfragne. Un souffle souleva soudainement la poussière, et les hommes furent momentanément aveuglés, se frottant les yeux pour en enlever les impuretés. Puis ils purent se remettre en marche. Les bâtisses étaient arrangées de façon à ce que la route passe entre elles, divisant le hameau en deux parties à peu près égales, juste à côté d’un puit effondré. A son côté étaient un seau fendu et une corde effilochée par l’usure. Puis ils dépassèrent doucement les minuscules demeures, et Eäril se retourna, pour regarder une dernière fois ce lieu désolant. A sa stupéfaction, il vit que les murs Nord de toutes les chaumières étaient noirs, comme si un liquide y dégoulinait, mais sans toutefois refléter les rayons du soleil, comme les flaques gisants sur le chemin. Des trous béants en leur milieu laissaient voir l’intérieur des bâtisses. Tout était sans dessus-dessous. Les meubles étaient retournés et cassés, des couverts et des draps sales traînaient par terre, près de tables renversées. On eut dit que les villageois étaient partis en hâte, mais cela n’expliquait pas ces sombres tâches, ni le désordre à l’intérieur.

Soudain, un bruit strident résonna. Un des miliciens s’effondra au sol, tandis que sa monture se traînait par terre, rampant en poussant de longs hennissements. Jarpa cria rapidement :

«Aux armes ! Nous sommes attaqués ! Cachez-vous où vous l’pouvez pour éviter leur bave!».

Tous mirent pied à terre, tirant sur les rênes des chevaux pour les mettre à l’abri derrière les plus proches maisons. Les quelques archers bandèrent leurs arcs, en attendant d’apercevoir leurs ennemis, pendant que d’autres se préparaient, épée dans une main, et bouclier dans l’autre. Eäril se cramponnait à sa lance, un peu paniqué par cette attaque inattendue. Jarpa, qui était accroupi derrière un tonneau, avait saisit sa longue épée à deux mains, et se préparait à passer à l’attaque. Le cheval se débattait toujours sur le sol, ne pouvant se relever sans fléchir. Puis le soldat qui était tombé se releva, remit son casque sur sa tête et observa l’horizon. Il baissa sa tête et regarda l’animal blessé et apeuré. Jarpa lui demanda d’une voix forte :

« -Qu’est-ce qui s’passe ? Tu vois les Varkabs ?

-Non, il n’y a rien, mais ma monture souffre apparemment…venez voir ! ».

Ils sortirent donc l’un après l’autre, hésitants. Jarpa et Eäril virent alors la blessure de l’animal. L’une de ses pattes avant était totalement rongée et dégoulinante de gouttelettes noires. On aurait dit que son sabot était recouvert d’eau bouillante, car de petites bulles explosaient comme de la lave en fusion. L’animal ne cessait de hennir et de se débattre. Jarpa leva alors son épée au-dessus de lui, et trancha la tête du cheval, d’un coup sec.

« Inutile de le laisser souffrir davantage…Vu l’état de sa patte, il ne pourra plus jamais se remettre debout, ni marcher. »

Tandis que le propriétaire du cheval se lamentait sur le sort de sa bête, un des soldats prit une branche traînant sur le côté. La tenant fermement en main, il la plongea à moitié dans une des flaques. Une fumée s’éleva avec un crépitement. Puis le milicien voulu ressortir le bout de bois, mais rien ne vint, car tout ce qu’il avait été trempé avait fondu.

Jarpa s’avança alors pour regarder la branche, et constata :

« Que personne ne s’approche des flaques noires ! Ne touchez pas les murs des chaumières ! Cela ressemble à de la bave de Varkab sombre…et je n’y avais pas prêté attention… Au moins vous savez à quoi vous attendre en allant plus loin».

Puis il se tourna vers Eäril et ajouta :

« -Tu comptes toujours venir ? Maintenant que tu sais que la menace est réelle…

- Je reste…inutile de me reposer la question, coupa le jeune homme.

- Très bien…à toi de voir, mais sois prudent et fais ce que je t’ai dis. Je veux que tu achèves ces bestioles pour qu’elles ne rampent pas et n’attaquent pas les blessés, si par malheur il y en a.

- Oui, oui, je le ferais ».

Eäril commençait à être agacé qu’on le prenne pour plus faible qu’il ne l’était. Il voulait montrer sa valeur et son courage, tant à Jarpa qu’à lui-même. Pour lui, échouer dans cette quête reviendrait à abandonner immédiatement celle du vieux sage Gardim, car il rencontrerait certainement d’autres dangers, plus grands encore, dans son exploration de l’Ouest. Il regarda autour de lui le visage des autres hommes. Quelques uns étaient apeurés, d’autres se ressaisissaient du moment passé, et le propriétaire de la monture passait avec peine sa main dégantée sur l’animal décapité. Eäril observa ensuite le chef des miliciens. Celui-ci portait une armure d’acier bien ajustée à sa carrure colossale. Elle lui recouvrait tout le torse, et des jambières de fer protégeaient ses membres inférieurs. D’épais gants de peau bruns et des brassières étaient fixés à ses bras et ses larges mains. Aux endroits non couverts par l’armure en elle-même, une cotte de fines mailles était visible. Cependant, rien ne couvrait la tête de Jarpa, comme la majorité des miliciens, hormis quelques-uns qui possédaient une capuche, ou un casque de cuir ou de fer. Sur son plastron était gravée une feuille de chêne sous laquelle se croisaient deux épis de blé, blason des seigneurs de Rasfragne depuis des siècles.

 

Par Eäril - Publié dans : earil
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Vendredi 13 octobre 2006 5 13 /10 /Oct /2006 21:11

 

Chapitre Septième

 

 

Les monts du Terkol étaient à présent proches du lieu où se trouvait la compagnie. Cependant, ils devraient probablement gravir une partie des premières montagnes, avant d’arriver au cœur de celles-ci, là où les monstres étaient supposés vivre. A vrai dire, aucun homme ne s’était aventuré dans cette région depuis l’arrivée des Varkabs, au début du précédent hiver. Il y avait bien sûr quelques chemins, mais personne n’était capable d’affirmer s’ils menaient toujours aux endroits prévus lors de leur fondation. A cause des flaques dangereuses, les miliciens et les mercenaires durent poursuivre à pied, menant leurs chevaux par la bride. A cette allure, ils mettraient certainement encore une bonne heure avant d’arriver véritablement aux pieds des hautes collines, et le soleil était à ce moment là pratiquement à son plus haut point. A mesure qu’ils s’éloignaient du village, la crainte dans leur cœur disparut peu à peu. Ils recommencèrent à parler entre eux, un homme d’une trentaine d’années entonna même une chanson typique de Rasfragne, que les autres reprirent en chœur. Après quelques kilomètres, il ne virent plus de traces de flaques noires et se remirent en selle sur l’ordre de Jarpa. Ils atteignirent les premières falaises de la région inhospitalière. La compagnie chevaucha encore durant une vingtaine de minutes puis tous s’arrêtèrent, décidés à faire une halte avant de poursuivre le chemin qui sillonnait au milieu des roches.

De rares arbustes poussaient épars et avec difficulté dans le sol aride, et les cavaliers y attachèrent leurs montures. Ils posèrent à terre leurs sacs pleins de vivres et s’assirent sur les rochers. Eäril et les autres se trouvaient entre deux parties différentes de la nature. En se retournant, ils pouvaient voir plus bas, derrière eux, la vallée et les champs qu’ils avaient tous traversés le matin. Et devant eux s’élevait une haute chaîne de montagnes grises, qui n’atteignaient pas les nuages à l’exception de la montagne la plus à l’Ouest. Un ruisseau coulait à plusieurs centaines de mètres sur leur gauche et semblait rejoindre la rivière d’Arilm. De rares oiseaux chantaient sous les rayons du soleil, et l’atmosphère était détendue. Jarpa et un autre milicien, nommé Bapki relataient une chasse à Eäril, afin de lui faire découvrir toutes les facettes de la milice. Ensemble, ils avaient arrêté de nombreux contrebandiers et criminels dans les bourgs autour de Rasfragne. D’autre part les moins expérimentés d’entre eux aidaient parfois les paysans en ramenant leurs bêtes égarées ou en abattant loups et renards. Aucun milicien ne pouvait prétendre être pauvre, car le seigneur Dormanil les payaient généreusement pour éviter une révolte ou un manque de miliciens. Jarpa lança :

«-Tu pourrais songer à rejoindre la milice, Eäril, tu sais ? Tu serais payé et logé par le seigneur, et en compensation, tu vivrais des choses uniques…

- J’y réfléchirais, répondit lentement le jeune homme. Pour le moment j’ai juste besoin d’argent rapidement afin d’entreprendre mon voyage vers l’Ouest…

- Ce n’est pas la première fois que tu fais mention de ce voyage. Que comptes-tu faire ?

- Un vieil ami, à Litreya, m’a confié la tâche d’explorer les contrées inconnues de sa bibliothèque. Je vais me rendre dans cette direction pour y découvrir si le monde s’étend ou non, bien plus loin qu’on ne le pense…

- Lorsque nous rentrerons à Rasfragne, tu devrais demander à consulter les bibliothèques du seigneur, s’il l’accepte. Elles sont sûrement plus complètes que dans ton p’tit village ».

Les yeux d’Eäril s’illuminèrent alors, car il n’avait pas songé à cette possibilité. Avoir à sa disposition des cartes complètes pourrait lui permettre d’aller encore plus loin que prévu, au delà des limites-mêmes de celles de Rasfragne.

            Soudain, un cri perçant vint sortir Eäril de ses joyeuses pensées. Un grand nombre de créatures volantes fonçait sur les mercenaires qui déjeunaient. Elles étaient couvertes d’écailles d’un noir profond, certainement imperceptible la nuit. Leur corps ressemblait à un gros serpent plié en trois parties: une tête plate au bout d’un long cou vers l’avant, un petit corps perpendiculaire au sol et une queue se divisant en deux vers l’arrière. En vérité, la forme générale des Varkabs faisait un peu penser à celle d’hippocampes volants -la queue mise à part- , mais bien plus grands, noirs et dangereux. Leur abdomen soutenait deux fines et minuscules ailes semblables à celles des chauves-souris, qui pivotaient sur elles-même, ce qui offrait aux Varkabs une grande liberté de mouvement en l’air. Ces créatures faisaient environ la moitié de la taille d’un homme, et des serres sortaient d’en dessous de leur ventre. Lors de longs voyages, les Varkabs sombres volaient parallèlement au sol, mais durant leurs attaques, ils prenaient cet aspect.

Les humains n’eurent pas à attendre l’ordre de Jarpa pour prendre leurs armes et se défendre. En quelques secondes, chacun avait un arc bandé à la main, ou une autre arme. Les hommes, éparpillés, tirèrent l’un après l’autre, mais peu de flèches atteignaient leur cible ou faisaient de réels dégâts. Les monstrueuses créatures virevoltaient au-dessus des têtes des guerriers à une vitesse surprenante. Leur cri effroyable faisait crisser les dents, mais ce n’était pas là leur véritable arme. Rapidement, plusieurs Varkabs foncèrent sur deux miliciens, crocs et serres en avant. L’un planta ses griffes dans les joues d’un mercenaire et le mordit au cou, en laissant dégouliner une bave noire, similaire aux flaques répandues près du hameau détruit. La pauvre victime ne put que se plaquer les mains sur le visage avant de se rendre compte que la bave lui rongeait également les cheveux et la tête. Une épée vola alors à la rencontre de la créature et la découpa en deux: c’était  l’arme de Jarpa. Il se retourna juste à temps pour empaler un second Varkab qui pensait pouvoir se charger de cette masse de muscle tout seul. On voyait par-ci par-là une sombre tâche se débattre puis tomber au sol, en projetant un liquide noir aux alentours. Pendant ce temps, Eäril maniait sa lance du mieux qu’il pouvait. La tenant à l’extrémité, il faisait de grands moulinets dans le vent pour atteindre les bêtes. Jarpa, se retourna un instant et lui cria d’aller achever ceux qui étaient déjà à terre, comme convenu. Après un hochement de tête, le jeune bûcheron exécuta les ordres. Plusieurs bêtes rampaient sur le sol pierreux en direction des archers. Eäril courut aussi vite qu’il put et sauta par dessus un Varkab, en lui enfonçant sa lame dans la tête. Il en trancha un autre de son fer de lance, et partit à la recherche de nouvelles cibles. Le nombre des Varkabs ne diminuait pas pour autant, mais les pertes chez les miliciens s’accroissaient. Déjà trois personnes étaient mortes ou en mauvais état. Le combat semblait désespéré, d’autant plus que les flèches devenaient rares dans les carquois. Jarpa abattait sans s’arrêter, mais d’autres serpents volants venaient remplacer les vaincus. Il cria alors:

« -Venez tous par ici ! Restons groupés pour mieux nous défendre ! ».

            Tous les fantassins encore en état se joignirent à lui, Eäril à sa droite et d’autres sur ses côtés. Il devait y avoir au sol une bonne vingtaine de longs cadavres inanimés. Cependant, il devait certainement  en rester autant volant dans l’air, et toujours menaçants. Puis cinq bêtes vinrent en groupe vers un lancier, derrière Eäril. Ils attrapèrent le soldat de leurs serres et le soulevèrent du sol. Le pauvre homme criait et se débattait, mais les Varkabs ne donnaient pas signe de faiblesse. Ils s’élevèrent plus haut, au-dessus du groupe de survivants, et larguèrent leur projectile vivant sur eux. Dans un dernier cri, le lancier s’écrasa sur les boucliers de ses compagnons, qui ne purent rien faire pour le rattraper. Jarpa fut entraîné vers la droite par deux Varkabs, mais ceux-ci ne parvirent pas à le soulever, ni à le déplacer davantage. De sa longue épée à deux mains, et d’un coup bien affûté, il égorgea l’un de ses adversaires dont le corps frappa l’autre de plein fouet, qui s’écrasa à terre avant de se faire transpercer par Eäril. Les deux compagnons esquissèrent un sourire un instant et repartirent à l’assaut des vers. Le bûcheron devait parfois se baisser ou faire un saut de côté afin d’éviter de se prendre une créature de plein fouet dans le visage ou le dos. Six miliciens étaient tombés au total, mais le nombre de Varkabs diminuait peu à peu. Tout à coup, une créature plus sombre encore, si cela put être possible, frappa l’arrière de la tête de Jarpa, qui s’écroula de tout son long par terre, en laissant échapper son épée. Deux Varkabs se jetèrent alors sur le chef de l’expédition et commencèrent à lui mordre le bras droit. Eäril, croyant que celui-ci était mort, fondit sur les bêtes, la lance devant lui. D’un grand moulinet il projeta le premier contre le tronc d’un arbre, et tua le second de sa lame acérée. Il s’accroupit près de Jarpa, le retourna et s’aperçut qu’il clignait des yeux. Cependant, son coup l’avait assommé et il ne pourrait pas se relever et poursuivre la bataille dans cet état. Eäril fit signe à un épéiste de rester près de Jarpa le temps de terminer le combat. Remonté, le jeune bûcheron empoigna fermement la hampe de sa lance et mit brusquement à terre trois créatures. Les quelques Varkabs restants s’élevèrent alors, et s’envolèrent vers l’Est, d’où ils n’auraient jamais dû partir.

            Eäril revint aux côtés de Jarpa, et, après avoir débouché une gourde d’eau, lui fit boire quelques gorgées. Le chef des miliciens secoua la tête en jurant et se releva sans peine. Il fit quelques pas pour reprendre son épée, mais au moment où il tendit sa main droite, il poussa un gémissement. Il constata qu’un côté de sa brassière avait été rongée par l’acide noirâtre et que son bras était en partie brûlé et griffé. Il arracha un morceau de tissu de son vêtement, et accrocha du mieux qu’il put son bras en bandoulière. Jarpa répandit un peu d’eau sur sa blessure dénudée et ramena son attention sur les autres. Il tourna la tête et vit au sol une bonne quarantaine de monstres, et sept de ses hommes. Le visage triste et fatigué, il soupira:

« Si j’avais su que nous aurions autant de mal, et que ces bestiaux étaient aussi nombreux, je n’aurais pas laissé venir la moitié d’entre vous…et je serais allé implorer le seigneur de me fournir de véritables soldats ».

Les survivants grommelèrent quelques peu, avant que Jarpa ne poursuive:

« Mais je dois avouer que vous vous êtes très bien débrouillés, les gars ! Merci à vous tous, car je ne serais certainement plus de ce monde sans le secours de ce jeune homme et de chacun d’entre vous ».

Il désigna alors Eäril, puis déplaça son bras de gauche à droite, pour inclure à ses propos toutes les personnes présentes. Tous sourirent un instant, mais les pertes subies les rappelèrent à la réalité. Après une courte nuit de repos et un petit déjeuner rapide, ils détachèrent les chevaux des arbustes et se préparèrent au voyage de retour. Ils fixèrent les soldats tombés au combat sur les plus belles montures pour rendre hommage à leur courage. Puis la troupe se mit en route vers Rasfragne. Ils chevauchèrent lentement en direction du petit hameau désolé, en gardant à l’esprit que les flaques visqueuses étaient toujours là pour les prendre par surprise. Ils passèrent au milieu des chaumières noircies par la bave des Varkabs désormais vaincus et s’arrêtèrent à une trentaine de kilomètres de là afin de faire boire les chevaux. La compagnie menée par Jarpa avait rejoint la rivière d’Arilm pour la longer jusqu’au pont de Sulah, et c’est à cet endroit qu’ils firent une halte. Tandis qu’Eäril buvait, allongé près de l’eau, il leva la tête et observa les environs. Il reconnu alors la falaise d’où il avait chuté juste avant son combat avec l’ours deux jours auparavant. Le courant à cet endroit était toujours aussi rapide, mais en quelques enjambées on pouvait traverser la rivière. Le jeune Terans se releva, se rendit près de son cheval et lui ôta la selle, le mors et tout le reste de l’harnachement. Puis il marcha quelques pas et trouva Jarpa en train de resserrer son bandage autour de son bras meurtri. Eäril lui parla en ces termes, d’une voix posée:

« -Je vais vous laisser ici et poursuivre ma route directement vers la chaumière où l’on m’a hébergé durant deux nuits. J’ai promis de repasser voir la charmante famille qui y loge. Je vous rejoindrai demain pour la récompense.

- Très bien, libre à toi de choisir la voie que tu souhaites, répondit le chef de la milice.

- Je vous confie également Termondil, il vous suivra seul ».

Mais à l’instant même où il avait prononcé ces derniers mots, le cheval s’en alla en galopant à vive allure en direction de la Petite Forêt dont la cime était visible loin à l’horizon. Eäril haussa les épaules, adressa un signe à ses compagnons et pris son sac sur le dos avant de franchir avec agilité la rivière en quelques bonds.

            Il arriva au bout d’une dizaine de minutes à la masure, et fut accueillit par les chiens du père Barty qui jappèrent aussitôt qu’il parvint à quelques mètres de l’habitation. Celui-ci ne tarda pas à sortir à son tour et ouvrit de grands yeux en découvrant le jeune homme. Ils échangèrent quelques mots et les deux entrèrent dans la masure. A la demande générale, et malgré sa fatigue, Eäril dut narrer tout ce qui s’était passé après son départ de la chaumière. Il se passa donc quelques heures, puis la mère Matha lui proposa d’aller chercher du chou, des carottes et des patates dans le potager, derrière la masure, puis elle concocta un pot-au-feu, qu’ils savourèrent tous ensemble.

           

 

 

Chapitre Huitième

 

 

 

 

 

            Pendant ce temps, la compagnie menée par Jarpa acheva son voyage et passa de nouveau le pont de Sulah qui menait à l’entrée de Rasfragne. Les passants retirèrent leurs chapeaux à la vue des hommes morts portés par les chevaux et ne dirent pas un mot, car le doute était dans leur esprit. Ils devaient se demander si la troupe avait vaincu ou non, et l’expression sur le visage des soldats n’aurait pu leur donner une indication à ce sujet.  Les cavaliers s’enfoncèrent dans la Cité, puis certains mirent pied à terre et se rendirent vers leur habitation. Les autres suivirent Jarpa qui semblait savoir où aller. Ils passèrent sur la route qui traversait la place du marché, et quelques enfants jouaient sur le muret qui bordait le long bassin d’eau obscure. Un bambin tomba par terre et se mit à pleurer, mais immédiatement sa mère arriva, le prit par la main et rentra en hâte au logis. Les gamins qui restaient se tournèrent vers les cavaliers en leur adressant un salut de la main. Puis ils prirent des tiges de bois et commencèrent à mimer un combat à l’épée entre deux camps opposés. La troupe ne tarda pas à atteindre la porte de la seconde enceinte qui s’ouvrait sur le Donjon et la demeure du seigneur Dormanil. Rares étaient les admis en ces lieux, et ce fut un grand privilège pour ces mercenaires de deux journées que de passer la Porte du Donjon. Sans Jarpa, aucun d’entre eux n’aurait jamais pu espérer s’introduire ici, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie. Mais le chef des Miliciens et ses services étaient appréciés du seigneur, aussi lui était-il permit de se rendre dans la citadelle gardée, une fois ses missions accomplies ou lorsqu’un danger pointait à l’horizon.

Un chemin de graviers, bordé de majestueux chênes menait tout droit vers l’entrée de la demeure. Une douzaine de gardes portants de longues capes noires et une hallebarde à la main se tenaient droits, aux angles et aux entrées des bâtiments. Entre la Porte du Donjon et la résidence se trouvait une très longue cour, et quelques hommes et femmes vêtus de beaux et longs habits discutaient à l’ombre des arbres, sur des bancs, au fond à droite. Une belle pelouse longeait la route, tandis qu’une eau cristalline coulait inlassablement dans deux fontaines de marbre: une au milieu de chaque parcelle d’herbe. Des feuilles rouges couvraient le pied des arbres et volaient, ballottées par la petit brise qui soufflait derrière le deuxième mur. Le sol devant la façade du bâtiment était, comme le sentier, recouvert de graviers, et cela, sur toute la longueur jusqu’à l’écurie seigneuriale à gauche, et le domaine de la famille à droite. Jarpa mit pied à terre, et les autres l’imitèrent, observant attentivement autour d’eux un luxe qu’ils n’avaient jamais imaginé. Deux gardes croisant leurs hallebardes devant la porte du palais relevèrent leurs armes dès que le chef du groupe s’approcha de l’entrée. Les autres s’avancèrent à la suite de Jarpa, et ils marchèrent dans un couloir blanc comme neige. Au bout de quelques pas, deux ouvertures, une à gauche et une à droite du couloir, se distinguèrent, tandis que celui-ci se prolongeait vers deux hauts battants blancs. Elles donnaient sur deux salons presque identiques, qu’on ne pouvait voir entièrement qu’en entrant. Jarpa tourna à gauche et s’assit sur un siège en bois, brodé de tissu rouge. De nombreux autres fauteuils étaient disposés tout autour de la pièce, et une table basse occupait la salle en son centre. Une lumière jaillissait d’une fenêtre sur le mur gauche, ce qui éclairait largement l’endroit. A peine eurent-ils le temps de tous s’asseoir qu’un garde s’avança et déclara :

« -Le Prince Dormanil attend Jarpa, le chef de la milice».

Celui-ci jeta un coup d’œil à ses compagnons, et suivit le soldat en reprenant le couloir. Quatre gardes se tinrent droits et la tête haute au passage de Jarpa, et un homme vêtu de gris clair ouvrit la majestueuse porte blanche et or.

            La salle du trône où siégeait Dormanil était toute en longueur. Au fond, un escalier à pente douce se resserrait jusqu’à atteindre le large fauteuil du seigneur. De part et d’autre, de grandes colonnes reliées par des arches soignées menaient vers quatre petites marches surélevant le fond de la salle comme une estrade, avant le véritable escalier qui montait jusqu’au trône. Sur le sol de pierre, carrelé de noir et de blanc, un long tapis pourpre, où étaient brodés d’innombrables petites feuilles de chêne et des épis de blé, menait vers le prince. Sur les colonnes se trouvaient fixées des porte-hampes qui s’élançaient en diagonale vers le plafond, et de longs étendards rouges redescendaient vers le sol. Sur ceux-ci était bien sûr tissé le blason de la Cité de Rasfragne. Les murs latéraux étaient percés d’immenses vitres barrées de fer travaillé qui laissaient passer le jour. La chose qui attirait le regard lors de la première visite d’un étranger devait certainement être le vitrail au-dessus du trône. Il représentait un cavalier vêtu d’une armure bleue et or, lance à la main, affrontant une monstrueuse créature indescriptible. Les couleurs qui se dégageaient de ce vitrail impressionnaient le moindre visiteur, tout comme la beauté de la salle dans sa totalité. A travers les fenêtres Ouest, on pouvait voir un petit parc boisé et fleuri, tandis qu’en observant à droite, on distinguait une mare où nageaient des canards et des oies. Sur chaque arche, des torches éteintes étaient placées, et le soir, des serviteurs du seigneur les allumaient à l’aide de perches pour éclairer la salle du trône.

            Jarpa s’avança donc devant Dormanil, plia un genou et attendit un signe ou une réponse de son suzerain. L’homme qui siégeait sur le trôné était vêtu de violet et de noir. Son visage semblait calme et jeune; il devait avoir moins de trente années derrière lui. Malgré cela, de l’autorité ressortait de son visage, mais non une tyrannie. On sentait qu’il réfléchissait avant de prendre la parole, mais ce dirigeant était également prompt aux combats et aux bons repas. Il avait été élevé par son oncle, qui lui avait enseigné l’art de diriger le peuple et d’assurer la prospérité sur ses terres. Cependant il ne bénéficiait pas du titre de Roi, mais de celui de Seigneur car il devait se passer deux générations directes de dirigeants pour que la royauté s’instaure selon la coutume. Seulement, le père de Dormanil était mort avant que son frère aîné ne cède le pouvoir et que sa femme n’accouche. Ce dernier n’ayant pas d’enfant mâle, ce fut son neveu qui prit le pouvoir comme le veut la loi de Rasfragne. Ainsi, seul le fils de Dormanil -s’il en a un- pourra un jour hériter du titre de Roi. Mis à part le nom, rien ne changeait dans les pouvoirs du Seigneur par rapport au Roi. Ce n’était qu’une ancienne tradition à l’exemple de tant d’autres qui impliquaient un code de lois parfois inutiles.

 Domanil inclina la tête et l’autre se releva en disant :

« Me voici sir, j’ai accompli la tâche que vous m’avez confié.

- Très bien, répondit le seigneur de Rasfragne. Les Varkabs ont donc été chassés. Y a-t-il eu des pertes ? Quelque chose à signaler ?

- Hélas, j’ai perdu sept de mes hommes et de ceux qui s’étaient engagés. La menace était réelle et les forces inégales. Il s’en est fallu de peu que je ne meure, et tous les hommes avec moi. Je dois vous faire mention d’un jeune homme qui a sauvé mon humble vie.

- Qui donc est ce héros qui a empêché ces monstres de me priver d’un de mes plus fidèles serviteur ?

- Il se nomme Eäril Terans, poursuivit Jarpa. Il n’est pas de Rasfragne, mais s’est engagé pour obtenir la prime promise et poursuivre son voyage. J’étais assommé lorsqu’il a accouru à mon secours, si ironique que cela puisse paraître.

- Eh bien qu’il vienne ! Il saura que je récompense toujours ceux qui se donnent de la peine pour la contrée et ceux qui y résident, peu importe la motivation, pourvu qu’elle soit noble.

- Il n’est pas venu avec moi…

- Est-il mort ? coupa Dormanil, qui n’aimait pas les longs discours et préférait de loin guerroyer que parler.

- Non, mais il n’est pas rentré à Rasfragne avec nous, il s’est arrêté chez un couple de paysans qui l’ont hébergé durant deux nuits. Enfin, c’est ce qu’il m’a dit…

- Qu’on le fasse venir au plus vite alors, dit le prince, j’ai reçu une missive des plus pressantes.

- Il en sera fait ainsi, mon seigneur. Avez-vous autre chose à me demander ?

- Une seule: repose toi, car la Cité aura besoin de tes services très bientôt, autant que ceux de tous les hommes vaillants.

- Serions-nous menacés ? demanda le chef des miliciens, d’une voix hésitante.

- En effet, il se pourrait que Rasfragne subisse un assaut des Desorims, ces hommes vivants aux grands marais, à l’Est.

- Ils représentent un si grand danger ? Ne sont-ils pas que quelques centaines ?

- Non, ils sont bien plus nombreux, poursuivit le seigneur. Un village de fermiers de nos terres reculées a vu avancer une armée d’environ deux milles hommes et bêtes: des Desorims et des lions de Darserty. Il est probable qu’après leur défaite aux monts du Terkol, les Varkabs sombres se joignent à eux pour se venger et essayer d’obtenir leur part du territoire. Le messager du hameau dont j’ai parlé est arrivé il y a une heure, il pense qu’ils seront là d’ici un jour et demi, deux tout au plus. Pour le moment, toi et moi sommes les seuls à le savoir ».

Jarpa eu un léger mouvement de recul de la tête en entendant cette nouvelle. De sa longue vie de combattant, il n’avait assisté qu’à un seul siège de Rasfragne, mais les assaillants avaient été mis en déroute au bout de quelques heures. Cependant, cette nouvelle le terrifiait, non pas à cause des Desorims, car ces hommes étaient relativement faibles, mais du fait que des lions de Darserty les suivaient. Ces fauves n’attaquaient que rarement les humains, et ne sortaient jamais de leur région, mais c’était bien la première fois qu’ils s’associaient à un autre peuple. De plus, si une cinquantaine de Varkabs les rejoignaient –bien que ce chiffre ne soit qu’une supposition-, le combat serait en réalité difficile sur tous les fronts. On estimait les forces de la Cité de Rasfragne intra-muros à environ sept cents hommes d’armes, en comptant les miliciens et les gardes. Les forges regorgeaient d’armes, et certainement neuf cents paysans, garçons, et habitants pouvaient se joindre aux forces, en cas de nécessité. La ville la plus proche, Granrive, était à trois jours de cheval pour un messager, sans parler des préparatifs (si toutefois les habitants se décidaient à venir à leur secours), et le voyage en sens inverse, de trois autres jours. Ainsi, au mieux, si Rasfragne envoyait des cavaliers quérir de l’aide, il faudrait une semaine avant d’espérer voir l’arrivée des quelques centaines d’hommes de la rivière d’Arilm.

Jarpa se mordit la lèvre, soupira et dit :

« Bien…je vais aller voir mes hommes et les préparer, si vous le permettez. Mon seigneur, il faut songer à dire aux paysans des fermes alentours de rentrer au château, et de prévoir des greniers à l’intérieur des murs, en cas de siège.

 - Tu m’as l’air d’avoir une bonne connaissance des sièges, mon ami, répondit Dormanil après un moment de réflexion. Voudrais-tu être mon conseiller et capitaine pour cette attaque ? Mon lieutenant principal est parti en campagne à l’Ouest de la Mer Nord, et je me retrouve sans dirigeant pour l’armée.

- C’est un honneur, Sir, bien que la majorité de ce que je connais ne vient pas de réelles batailles, mais plutôt de rumeurs ou de livres. Je me permettrais donc de vous suggérer de placer des points d’eau dans toute la ville pour éteindre les probables incendies, si jamais nos attaquants amènent des armes de sièges. Il faut également aménager des hôpitaux pour les blessés, dans un lieu à l’écart des populations, afin d’éviter la peste. Enfin, faire renforcer les portes de la ville dès que les derniers fuyards rentreront ».

Le seigneur sourit légèrement et dit d’un ton calme:

« On dirait que tu as mené maintes batailles. Tu étais un pauvre gamin quand tu es entré dans la milice, sous le règne de mon oncle, et aujourd’hui te voilà capitaine et conseiller de ton suzerain. Prépare donc la Cité à cette attaque, tant que tu le peux. Tu es un des rares en qui j’ai une entière confiance, alors ne me fais pas regretter ce choix. Va, j’ai moi-même d’autres affaires urgentes à régler. Viens me revoir quand tout sera prêt ».

Jarpa s’inclina à nouveau, après quoi Dormanil sortit une longue épée au pommeau d’argent, et adouba le chef des miliciens de façon provisoire. Puis, se relevant la main sur le cœur, ce dernier termina:

« Il en sera fait ainsi ». Puis il sortit de la salle du trône à grands-pas. Le désormais capitaine de Rasfragne rejoignit ses compagnons dans le salon, près de l’entrée, et leur expliqua la situation.

 

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Vendredi 13 octobre 2006 5 13 /10 /Oct /2006 21:08

 

Chapitre Neuvième

 

 

 

            Au chant du coq, un battement réveilla Eäril en sursaut. Il avait, une fois de plus, dormi chez le père Barty et sa femme Matha. Ils se levèrent tous d’un bond, et la femme ouvrit la porte avec prudence. Un garde armé fit irruption dans la pièce encore faiblement éclairée par le soleil levant, et balaya la masure des yeux, jusqu’à s’arrêter sur le jeune bûcheron.

« Eäril Terans, je présume ?

- C’est bien moi, répondit le concerné, ne sachant quoi penser de cette venue si soudaine ».

Barty s’avança alors devant le garde et demanda sèchement :

« Qu’est-ce donc qu’vous voulez au p’tiot ?

- Le capitaine Jarpa m’a fait chercher Eäril pour l’amener à la Maison des Miliciens de toute urgence, répliqua le soldat.

- Qu’est-ce vous lui r’prochez ? cria à moitié le vieux paysan.

- De si bonne heure ? coupa le jeune homme. J’ignorais qu’il était si pressé de remettre les récompenses aux chasseurs de Varkabs.

- Il ne s’agit pas de cela ».

Le garde observa tour à tour les deux fermiers avant de reprendre:

« Une bataille risque d’avoir lieu très prochainement à Rasfragne. Le seigneur Dormanil voudrait te voir avant l’affrontement ».

Puis l’homme d’armes vêtu d’une cape noire se tourna vers Barty avant de dire:

« Je vous conseille de vous réfugier au château dès que possible, vous et tous les autres habitants alentour, car l’armée des Desorims arrivera d’ici demain ».

Les paysans se regardèrent un instant, bouleversés par la nouvelle. Matha entoura soudainement Eäril de ses bras, des larmes coulant sur ses joues, et questionna le garde:

« Vous voulez encore qu’il s’batte ? Vous voulez m’le tuer ? Il est rev’nu vivant de c’t’attaque et maint’nant le v’là qui r’part !

- Calme toi Matha, du calme, implora le vieux Barty en faisant de son mieux pour que sa femme lâche prise ».

Le garde baissa la tête un court instant puis, avant de se retourner, rappela à Eäril de se présenter à la Maison des Miliciens au plus vite, sur quoi le jeune homme inclina la tête en guise de réponse.

            Eäril sortit de la masure, se versa de l’eau sur le torse et le visage, à l’aide d’une louche accrochée à un tonneau d’eau de pluie, puis s’habilla en hâte. Il rassembla ses affaires et fit ses adieux au couple attristé par ce départ si soudain. Matha se mit à pleurer de nouveau et offrit une pomme à son invité « pour la route », avant de rentrer dans la chaumière, blottie dans les bras de son mari. Les deux immenses chiens du père Barty se jetèrent sur le bûcheron en guise d’au revoir, et le firent même basculer par terre, sous leur poids. Alors qu’auparavant ils semblaient menaçants, le jeune homme s’en était attiré la sympathie dès la première nuit passée sous le toit des paysans. Les enfants ne s’étaient pas levés, et dormaient toujours, malgré les événements au-dehors.

 

 

Eäril se mit donc en route vers Rasfragne, qu’il atteignit une demi-heure plus tard. La vision qu’il eut alors fut très différente de celle offerte avant son départ vers les monts du Terkol. Peu de temps après que la nouvelle d’une attaque se soit répandue à travers la ville, des cavaliers avaient été envoyés vers tous les villages et hameaux proches pour que les habitants se réfugient au sein de la place forte. Par conséquent, une multitude de citadins entrait en masse par la porte Est de la ville fortifiée depuis le lever du soleil. Jeunes artisans, vieux paysans, femmes et enfants se réfugiaient tous derrière les murs protecteurs. Les mères tremblaient de peur pour leurs enfants, et la majorité de ces derniers pleuraient ou semblaient terrorisés. Un brouhaha s’élevait de toute la Cité et des files de personnes, mais aucun signe d’ennemis ne pointait à l’horizon. De nombreux soldats et gardes sillonnaient les rues à la recherche d’hommes valides pour porter les armes, si jamais les assaillants parvenaient à mettre en difficulté les troupes du seigneur Dormanil. A proximité de presque toutes les maisons on pouvait voir des tonneaux remplis d’eau et des sceaux à leur pied. En tournant les yeux après son passage sous la porte de la première enceinte, Eäril put apercevoir une dizaine de gardes porter de lourds sacs de sable dans les tourelles. Il ignorait leur intention, mais il n’eut pas le temps de se poser la question, car il reçut une tape amicale sur le dos, ce qui ramena son attention devant lui.

« Ah, te voilà mon gars ! Je t’attendais. Tu n’es pas sans savoir que la ville va se trouver assiégée d’ici ce soir, ou demain au mieux ».

C’était Jarpa qui lui parlait de sa grosse voix en marchant vers le Donjon. Il conta brièvement à Eäril son entretien de la veille avec le seigneur de Rasfragne, et sa nomination en tant que capitaine. Après quelques minutes de marche à travers les ruelles et les maisons de bois et de pierre, ils arrivèrent à la lourde Porte du Donjon qui menait au palais de Dormanil et des siens. Ils longèrent le chemin de graviers et passèrent l’entrée du palais. Les deux compagnons s’assirent dans le salon où s’étaient arrêtés tous les autres miliciens la veille. Ils attendirent un court instant et un garde portant une longue barbe les conduisit jusqu’à la salle du trône, à l’autre bout du couloir. Le même homme que la veille ouvrit la porte et Eäril entra après Jarpa. La beauté des lieux frappa le jeune Terans, et il ne put s’empêcher de regarder de part et d’autre de la longue pièce, tandis qu’il avançait. Le prince Dormanil s’entretenait avec un vieillard vêtu d’une longue robe noire, mais celui-ci sortit par une petite issue dans le mur du fond, à droite du trône, sitôt que les visiteurs eurent franchi la moitié de la salle. L’immense chef des miliciens se courba poliment et Eäril l’imita aussitôt après, ne connaissant pas les coutumes chez les grands seigneurs. Le puissant suzerain ramena son attention vers les deux hommes et demanda à Jarpa :

« Est-ce lui, celui dont tu m’as parlé hier ?

- C’est bien ce garçon, en effet, qui m’a sauvé des crocs des vers volants.

- Eäril Tarens, c’est cela ?

- Terans, messire, corrigea le jeune homme en se relevant.

- Très bien, répondit Dormanil. Tarman ! Apporte-moi ce que j’ai préparé ».

Un jeune garçon d’une quinzaine d’années arriva avec une longue lance à la main. Il la tendit au seigneur, assis sur son trône, en haut du petit escalier. Celui-ci la prit avec soin, et s’adressa à Eäril :

« Mon capitaine, Jarpa, m’a mentionné vos prouesses à la lance. Rasfragne a besoin de gens comme vous, mais hélas les malfrats et les traîtres y sont plus nombreux que les gens honnêtes. Aussi pour vous récompenser, je voudrais vous offrir cette arme. Elle est précieuse et a appartenu au roi des Herdecs, un peuple de barbares qui nous ont menacé voilà quelques décennies. Mon oncle et son armée les ont poursuivis pendant des semaines dans le désert de Lerth jusqu’à leur campement. Là périt leur chef, cette lance à la main. J’ignore si ce sont ses propres forgerons qui l’ont façonné, mais j’en doute car les Herdecs pillaient plus qu’ils ne fabriquaient. Feu mon oncle l’a nommé  Kratork, « la trancheuse de monstres », après une expédition dans le Sud, par delà le fleuve de la Tourbile. Je ne sais pas qui fut frappé par cette lame, mais s’il a choisi ce nom, ce n’est pas par hasard. Les runes vertes inscrites sur la lame racontent que quiconque est frappé par cette lame périra sur le champ, même si la blessure semble légère. Maintenant, accepte ce présent, ainsi que le souhait que tu désires, si toutefois je peux le combler. Fais bon usage de cette lance dans la bataille qui s’approche.

- Si Monseigneur le permet, j’aimerais, après le siège que nous allons subir -si je suis encore en vie- passer du temps dans vos bibliothèques, afin de recopier les cartes que vous possédez. C’est là le but de mon voyage, aussi est-ce mon vœu en cet instant.

- Je ne me serais pas attendu à cela, répliqua le prince Dormanil, mais si c’est ce que tu veux, alors je ferais ce qui est en mon pouvoir pour te le permettre. A présent, fais tout ce que bon te semble pour défendre cette Cité. Jarpa est libre de te confier le titre de son choix, et la tâche qui lui plaira ».

Puis il sembla se questionner intérieurement, en fixant Eäril. Ce dernier ne put discerner que des « pourquoi pas » parmi les murmures indiscernables sortant de la bouche du seigneur. Soudain Dormanil déclara :

« Voilà longtemps que la Confrérie Écarlate a cessé d’exister ».

Jarpa, releva subitement la tête vers le trône, les yeux grands ouverts. L’autre reprit, une lueur dans le regard :

« Nous pourrions la recréer aujourd’hui, en cette veille de bataille. Faisons resplendire l’honneur des chevaliers d’autrefois ! Je ne connais que peu de soldats au sein de la citadelle, mais Eäril fera l’affaire s’il l’accepte.

- Sir, vous n’y pensez pas ! s’exclama Jarpa. Cet ordre a été aboli par votre oncle durant son règne, et…

- Et à présent je le reforme, mais différemment d’à son origine. L’écarlate ne représentera plus le sang, mais l’honneur de Rasfragne. Il ne sera plus question de pillages et de meurtres comme à sa fin, mais de bravoure et de valeur. Ton compagnon s’est démarqué des autres en ne pensant pas qu’à sa propre vie, mais à la tienne et à celle des autres. Il aurait pu fuir en croyant le combat perdu, mais ne l’a pas fait. En quoi ne serait-il pas un bon Gardien de la Confrérie ?

- Je n’aime pas ce nom…mais je ne puis m’opposer à votre volonté, monseigneur ».

Eäril restait debout, à suivre du regard les deux visages qui tour à tour se répondaient. Il n’avait jamais entendu parler de Confrérie Écarlate ou d’ordre, et cela l’intriguait, surtout après la remarque de Jarpa à ce sujet.

« Tarman ! cria Dormanil. Amene-moi la Cape d’Edenôk ».

 

 

Ils attendirent quelques minutes avant de voir apparaître le jeune garçon, portant de ses deux mains une cape repliée de couleur bleu nuit. Il passa derrière Eäril, lui ôta son sac à dos et lui accrocha la cape à l’aide d’une broche en forme de tête de chouette. Avec sa lance à la main et cette nouvelle cape sur le dos, Eäril semblait être un chevalier renommé. Il ne savait plus quoi penser de tous ces privilèges qui tombaient comme la pluie en si peu de temps. Son ami milicien, lui, se tenait la tête de sa main droite d’un air triste et désemparé.

Dormanil rompit le silence pesant en disant :

« Eäril Terans, te voici Gardien de la -nouvelle- Confrérie Écarlate. Trouves toi quelques alliés qui porteront ce nom au milieu de la bataille. Les ennemis de Rasfragne n’auront pas oublié cet emblème légendaire ».  Sur quoi le prince se leva, descendit de son trône et sortit par la même porte que le vieillard en robe. Jarpa et son compagnon quittèrent le Donjon et sa seconde enceinte. Sur le chemin, Eäril questionna Jarpa:

« Quelle est cette confrérie dont je suis maintenant le gardien ? Ce seigneur est particulièrement généreux je trouve…pourtant je n’ai pas accompli de prouesses extraordinaires.

- Généreux, ça oui, il l’est, beugla Jarpa. Inconscient également ! Reformer cet ordre…quelle idée lui a traversé la tête ?

- Mais qu’a-t-il de si spécial ?

- La Confrérie Écarlate était jadis un groupe de chevaliers au service du seigneur de Rasfragne, raconta Jarpa. Sa création remonte à trois règnes d’hommes, mais sa réputation est toujours de vigueur aujourd’hui. A l’origine, cette ligue agissait en nobles chevaliers dignes de ce nom. Cependant, après une quinzaine d’années, Parsu l’Assassin fut placé à leur tête car il obéissait loyalement aux ordres du dirigeant de notre Cité. Puis Parsu commença à conseiller son suzerain, en lui faisant part de ses talents cachés de tueur. C’est alors que la Confrérie Écarlate débuta sa descente vers le mal, bien que les gens ne s’en soient pas rendu compte tout de suite. Lui et ses hommes agissaient dans l’ombre, massacraient sans pitié, et revenaient chercher leur prime. La plupart du temps, les victimes étaient des dirigeants d’autres peuples et seigneuries. C’est de cette manière que la Confrérie porta son nom en haute estime dans le cœur des habitants de Rasfragne qui connaissaient son existence, car ces meurtres évitaient que les ennemis de la Cité ne deviennent trop puissants et unis. Mais après quelques temps, Parsu voulut davantage de pouvoir et assassinat le seigneur de Rasfragne de l’époque…je…je ne me souviens plus de son nom. Quoiqu’il en soit, il fut chassé de la région et continua ses agressions dans divers territoires. L’oncle de Dormanil fit rechercher les traîtres durant des années, et ils furent tous mis à mort les uns après les autres. Ainsi vint la fin de la Confrérie Écarlate. Je ne comprend pas pourquoi Dormanil veut redorer le blason de cet ordre. Bien que le principe même en soit changé, cela m’étonne qu’il désire répandre la nouvelle à la population. Que crois-tu que les gens diront lorsque tu rechercheras de nouveaux compagnons ? ».

Eäril baissa un instant la tête, réfléchissant sur ce qu’il venait d’apprendre. Puis il se mordilla la lèvre inférieure et affirma:

« Je vais faire en sorte que le blason de la Confrérie Écarlate soit de nouveau porté en haute estime, comme à sa création. J’essayerai de faire oublier le passé sanglant des mémoires en instaurant un nouvel ordre de chevaliers dignes de porter ce titre. Je ne connais pas grand chose de la guerre...mais dans la mesure du possible, je… ».

Puis il s’arrêta de parler, car Jarpa soupirait. Celui-ci se retourna vers le jeune homme et lui dit:

« Je me demande comment, en si peu de jours, tu as pu devenir ainsi. D’un pauvre bûcheron qui s’est fait voler sa bourse, tu veux à présent sauver la veuve et l’orphelin pour ramener le prestige d’un ordre qui a perdu tout honneur ».

Il se mit à sourire, puis à rire doucement. Il ébouriffa les cheveux d’Eäril de sa main, puis le tint par l’épaule en le regardant dans les yeux :

« Quoique tu fasses, fiston, fais-le avec honneur, bravoure, et ne trahis jamais tes amis. Si ce poste te tient à cœur, alors fais ce qui est en ton pouvoir pour atteindre les buts que tu t’es fixés. Je crois finalement que tu peux y parvenir…oui…tu y arriveras…».

Il disait cela en inclinant la tête de haut en bas, les yeux plissés, comme quelqu’un qui viendrait de comprendre quelque chose qu’il ne saisissait pas malgré de nombreux efforts.

   

 

 

 

 

Chapitre Dixième

 

 

 

 

 

Alors que l’agitation se faisait ressentir à l’intérieur comme à l’extérieur de Rasfragne, Eäril parcourut la ville à la recherche d’alliés qui voudraient obéir à ses ordres, en tant que Gardien de la Confrérie Écarlate. Jarpa quant à lui, était allé inspecter les différents murs, et les soldats qui s’y tenaient. Sa stratégie était des plus rudimentaires, de celles qui fonctionnent à tous les coups, ou presque. Les archers se posteraient en masse du côté Est de la ville pour arroser de flèches les assaillants, car ce serait certainement par ce côté que les Desorims attaqueraient. Il laissa quelques gardes sur les autres murs et dans les tourelles, afin de guetter l’horizon et d’avertir la ville en cas d’arrivée de troupes ennemies. Ceux qui ne possédaient pas d’arcs -car ils furent vite répartis entre les guerriers qui savaient s’en servir- devaient rester pour la plupart derrière la porte Est, afin de contenir l’assaut des monstres si celle-ci venait à être détruite. De lourds chaudrons vides furent déposés en bas des remparts. Un groupe de paysans fut chargée d’apporter du bois pour chauffer ces immenses récipients, et d’autres en amenèrent dans les tourelles, près des sacs de sable qui avaient été jetés pendant qu’Eäril entrait en ville, avant son entretien avec Dormanil. D’autre part, des tonneaux contenant flèches et javelots prirent place derrière les créneaux. Le chemin de ronde permettait à deux ou trois hommes en armes de se positionner l’un derrière l’autre, et les créneaux atteignaient en hauteur le milieu du torse d’un humain de taille moyenne. Plusieurs rangs de lanciers se tiendraient debout juste derrière la porte, puis viendraient les épéistes qui garderaient le passage vers les rues principales. De rares arbalétriers et archers se cacheraient dans les étages des bâtisses environnantes afin d’apporter leur soutien aux autres guerriers, car il ne resterait plus de place sur les remparts, une fois tous les archers à leur poste de combat. Les femmes, les enfants et tout ceux qui ne pouvaient pas se battre, avaient été réunis dans le quartier Sud-Ouest de la Cité, au milieu des maisons de bois et des écuries. Comme prévu, deux hôpitaux furent aménagés entre le mur Ouest et celui qui entourait le palais du seigneur de Rasfragne. L’espace intérieur devant la porte Est fut rempli de meubles, poutres et autres planches pour la renforcer. La Cité ne possédait que peu d’armes de siège: huit balistes, installées équitablement en haut des murs de la première enceinte, mais qui pouvaient être déplacées par trois ou quatre hommes de forte carrure. Ainsi, Jarpa donna l’ordre d’en mettre cinq sur le mur Est, et une sur chacune des trois autres parties de la muraille.

 

 

Le soleil se coucha lorsque les portes furent fermées et que tous les fuyards de la région eurent fini de pénétrer dans le château. Un grand calme tomba alors, et la peur se propagea chez les guerriers et les autres, car jusque là, ils ne pensaient pas à l’assaut mais aux préparatifs. A présent que tout semblait être prêt, la réalité se fit lourde à accepter: il ne s’agissait pas d’un entraînement ou d’un jeu, mais bel et bien d’un assaut ennemi où chacun allait risquer sa vie. Eäril avait fini, non sans peine, par trouver une quinzaine de guerriers et d’autres gens qui maniaient les armes, pour se joindre à lui, car le fait d’être appelé « Défenseur de Rasfragne » ou « Membre de la Confrérie Écarlate » en attirait plus d’un, malgré le triste passé de cet ordre. Certains se contentaient du titre comme motivation, mais d’autres qui avaient réellement écouté le discours d’Eäril sur la place du marché, furent frappés par son envie de redorer le blason des chevaliers d’antan. Ceux-ci, qui avaient entendu parler des prouesses du jeune bûcheron aux monts du Terkol, le tenaient en admiration. Parmi ceux-là se trouvait Harton, l’homme qui avait conseillé à Eäril de se rendre à la Maison des Miliciens; et un assez jeune garçon d’environ dix-sept ans, qui maniait une courte épée et qui répondait au nom de Tyós. Celui-ci suivait tout le temps Eäril et lui conseillait des plans pour que la Confrérie s’illustre au cœur de la bataille. Ils échangèrent quelques mots et apprirent à se connaître rapidement, malgré les allées et venues du Gardien de la Confrérie. Cependant, Eäril compris que Tyós ne s’était pas engagé simplement pour faire bonne figure devant les villageois, mais que son cœur ressemblait au sien. Comme lui, il vivait paisiblement et n’avait que des projets sans aucune violence, et comme lui, il s’était retrouvé au milieu d’une bataille qu’il ne souhaitait pas. Mais aujourd’hui, ce jeune garçon allait se battre pour sauver sa vie et celles de ses proches. Tyós avait toujours eu l’envie de découvrir de nouvelles espèces d’animaux dans les contrées alentour, mais cette bataille lui paraissait être un obstacle à son envie. Eäril lui proposa alors de venir avec lui, pour explorer les terres de l’Ouest, une fois ce siège passé. A ces mots, Tyós fut ému, car personne avant lui n’avait considéré le fait d’étudier la nature comme un réel métier, ou une occupation utile. Il fit donc la promesse d’aller à sa suite sitôt qu’il le pourrait. Cette ressemblance dans leurs caractères les unit davantage encore.

 

 

            Les heures de la nuit passaient, l’une après l’autre, aussi lentes que des jours entiers, mais les attaquants ne se montraient pas. Le vent glacial de l’automne qui courait depuis les falaises de la Mer Nord sifflait aux oreilles des gardes sur le chemin de ronde. A de rares moments, on entendait des hululements provenant de petits bosquets à côté de la forteresse. Presque la totalité des guerriers étaient restés éveillés toute la nuit et la fatigue se faisait lourde sur leurs paupières. Au petit matin, des cavaliers reçurent l’ordre de sortir par la porte Ouest, et de galoper vers le Nord de Rasfragne, pour repiquer vers l’Est dès que possible, afin de renseigner Jarpa et la Cité sur la position de l’armée des Desorims et des lions de Darserty. Les villageois attendirent leur retour, mais sur la douzaine d’envoyés, aucun ne revint. Les défenseurs de la Cité attendirent encore une matinée, puis un après-midi: toujours rien. Le temps paraissait de plus en plus long, et l’attente devenait presque insoutenable chez les moins courageux. Des hommes se relayaient pour dormir et récupérer le sommeil de la nuit blanche de la veille, et la peur grandit inconsciemment parmi les habitants. Il se passa une seconde nuit sans lune et aucun signe ne parut à l’Est. Un humain pourvu de bonnes oreilles aurait pu discerner un craquement ou un frottement, de temps en temps, mais jamais il n’aurait pu situer la provenance du son. Jarpa chargea de nouveau cinq cavaliers pour qu’ils aillent cette fois par le Sud, découvrir ce qui avait retenu les douze autres envoyés, et par la même occasion accomplir leur mission. Un long moment passa une fois de plus, sans qu’aucun signe de retour n’apparaisse. La seule chose qui laissa supposer que l’ennemi se cachait tout près, fut un hurlement, porté par le vent, environ une heure avant le troisième jour. Peu après ce cri, une monture revint vers Rasfragne, portant un cavalier ensanglanté: il faisait partie de la seconde expédition. Le cheval n’avait pas de selle, et  ne présentait pas de blessures. Eäril, qui se tenait alors en haut du mur Est avec plusieurs de ses hommes, dont Tyós, ouvrit les yeux en grand, et descendit précipitamment l’escalier qui menait en bas des remparts, tandis que les autres regardaient le spectacle, ébahis. Il courut vers la porte Sud, sa lance à la main, et rejoignit le cavalier par l’extérieur. Essoufflé, il parvint près de l’animal et sa vision confirma ce qu’il supposait: ce cheval gris était Termondil, son fidèle destrier. Comment l’éclaireur était arrivé sur son dos, il ne put le savoir.

 

 

            Ils traversèrent à grands pas les ruelles de Rasfragne, et contournèrent le quartier où se trouvaient les femmes et les enfants. Quelques minutes après, Eäril arriva près d’un des deux hôpitaux et déposa le cavalier évanoui et sérieusement blessé. Une jeune femme accourut, accompagnée de Tyós, ­et déchira les parties du vêtement où l’homme présentait des plaies profondes. En versant un alcool sur l’une d’elles, le guerrier se réveilla et poussa un cri, en tremblant. Ses yeux étaient grand ouverts, fixant le bois des poutres soutenant le toit qui couvrait la place. Il semblait être terrorisé par ce qu’il avait vécu, et grimaçait sans arrêt, car la douleur lui parcourait tout le corps. Eäril le regarda dans les yeux, et demanda d’une voix calme:

« Que s’est-il passé ? Si tu peux répondre, fais-le, car toi seul le sais ! ».

L’autre balbutia des mots presque incompréhensibles, et il avait du mal à respirer:

« Nous…nous…avons été…at…attaqués…par...aaaaah ! Aff…reux ! Par pitié…ne les…les laissez pas me…me retrouver ! La terre…la terre ! Aaaghhh».

A ce moment, il s’endormit dans la mort les yeux toujours ouverts, tandis que les autres essayaient de comprendre ce qu’il avait dit.

Termondil, la monture d’Eäril, poussa un ébrouement et s’en alla au galop hors de la ville, par la porte Sud que des gardes ouvrirent en hâte dès lors qu’ils virent le cheval arriver à pleine vitesse. Eäril jeta un œil sur la guérisseuse qui disait s’appeler Teranya, puis soupira en disant:

« Voilà un aperçu de ce qui attend un grand nombre d’entre nous…soyez prête à recevoir beaucoup de blessés ». Il baissa la tête, se la prit un instant entre les mains, et s’en alla d’un coup vers la muraille Est.

Le troisième jour se leva, et la Cité de la Feuille-de-Chêne comptait déjà dix-huit pertes sans même avoir aperçu l’ennemi. Eäril discutait avec ses hommes, et Jarpa venait s’entretenir avec lui par moment, lorsqu’il n’était pas occupé à rendre son rapport à Dormanil ou à préparer quelque autre chose pour la ville. Les habitants n’avaient rien à craindre de ce type de siège, car plusieurs greniers à grain étaient répartis de part et d’autre, ce qui assurait plusieurs semaines de nourriture. L’eau des puits provenait directement des douves, qui elles-mêmes ne constituaient qu’une déviation souterraine de la rivière d’Arilm. En conséquent, si l’ennemi pensait que la famine ravagerait le peuple de Rasfragne, il avait tord. Sans compter qu’aucune des trois autres portes n’était bloquée par des troupes, si cachées qu’elles soient. Mais la peur, elle, pouvait bien souvent avoir plus de conséquences que la famine, et ce, beaucoup plus rapidement. Les hommes essayaient de se rassurer en concluant que d’un point de vue tactique, et en terme de force et de nombre, les soldats de Dormanil avaient bien plus de chances de remporter la bataille. Cependant le temps semblait de plus en plus long, et en ôtant le fait qu’un corps avait été retrouvé, on aurait pu penser que les Desorims avaient fait demi-tour.

 

 

Après le pont de Sulah et la rivière d’Arilm, le sol descendait abruptement, presque à la manière d’une falaise, ce qui laissait quelques centaines de mètres hors de portée de vue des remparts de Rasfragne. Jarpa s’imaginait que des Desorims se cachaient là-bas, mais il en ignorait la raison. En restant à cet endroit, même avec une catapulte, cela semblait impossible d’atteindre les murs ou les habitations de la Cité protégée. Tous les cavaliers envoyés s’étaient rendu dans cette direction, mais le fait qu’aucun n’en soit revenu perturbait réellement le capitaine Jarpa. L’hypothèse d’une embuscade pouvait paraître plausible, mais selon lui, « il y aurait eu au moins quelques cavaliers qui se seraient repliés en voyant les éclaireurs de tête tomber de selle ». Jusqu’aujourd’hui, les Desorims n’avaient jamais attaqué Rasfragne, et le simple fait qu’ils le fassent prouvait que quelque chose avait changé chez eux. Toutes les rumeurs comme quoi ils étaient faibles et dépourvus de sens tactique avaient été anéanties en trois jours. Dormanil avait donné l’ordre de ne plus envoyer d’éclaireurs car pour lui, chaque homme était nécessaire à la sauvegarde du château.

Eäril, lui, passait son temps à s’entraîner au maniement de Kratork, sa nouvelle lance. Celle-ci était un peu plus haute que lui et la hampe noire s’empoignait parfaitement, comme si le bois épousait la forme des paumes au moindre contact avec la peau. Son poids surprenait celui qui la prenait en main pour la première fois, car elle était bien plus légère qu’elle n’y paraissait. Sa lame, légèrement courbée, impressionnait par sa longueur et la beauté de ses formes. Une légère lueur se reflétait sur les runes vertes gravées dans le métal, et on pouvait la manier aussi bien à une main qu’à deux, tant son équilibre avait été travaillé avec minutie. Eäril s’était amusé à découper toute sorte d’objets pour tester le tranchant de sa lame. Il était parvenu sans peine à découper en deux une poutre large comme une cuisse, et il restait persuadé qu’en y mettant toute sa force il arriverait à briser de la pierre. A présent, il faisait des exercices avec Tyós et quelques autres guerriers avides de développer leur compétence au combat rapproché. Bapki, le milicien avec qui il avait discuté avant leur combat aux monts du Terkol, lui avait appris les bases du tir à l’arc, mais le jeune homme ne semblait pas être très doué dans ce domaine. Cependant il restait persévérant et patient, car il voulait être utile dans le siège qui allait se produire. Quoiqu’il en soit, aucun signe d’offensive adverse ne se manifestait, et la vigilance des gardes décroissait peu à peu. Jarpa, malgré sa crainte de l’ennemi, profitait de ce temps de répit pour soigner sa blessure au bras: il allait voir régulièrement Teranya afin qu’elle lui applique des onguents sur les brûlures. Cela le soulageait de sa douleur et les signes du mal s’en allaient peu à peu.

Vers le milieu de l’après-midi du quatrième jour, une chose incroyable se produisit: le niveau de l’eau des douves avait baissé de moitié. Les gardes placés sur les murs crièrent alors en direction de Jarpa:

« Capitaine ! Il se trame quelque chose de bizarre en bas ! L’eau s’en va quelque part ! D’ici une heure les douves seront à sec ! ».

Jarpa courut aussi vite qu’il put pour rejoindre le sommet des murailles et regarda par-dessus les créneaux, avant de s’exclamer:

« Que trois hommes sortent et observent ce qu’il se passe.

- Mon capitaine, répondit un soldat, je pense que l’attaque va bientôt débuter, il me semble qu’envoyer des hommes hors de l’enceinte leur fasse courir un grand danger.

- Je le sais bien, mais nous ne pouvons pas attendre ainsi que les douves soient vides pour réagir. Si quelques fantassins se sentent assez courageux pour effectuer cette tâche, la Cité leur en sera reconnaissante. Cela pourrait sauver maintes vies si nous parvenons à contrecarrer la tactique des Desorims. Rah ! Si seulement nous en connaissions davantage sur nos ennemis…et ces lions dont nous ignorons presque tout…où peuvent-ils être ? ».

 

 

            Finalement, seuls deux soldats acceptèrent la mission qui consistait à faire le tour de la Cité en examinant attentivement les douves et les bords qui contenaient l’eau sombre. Cinq ou six archers furent chargés de les garder à l’œil du haut des murailles, prêts à tirer sur la moindre chose qui troublerait la ronde. Les deux hommes passèrent donc la porte Nord et les archers marchaient parallèlement à eux, le long de la muraille, l’arc bandé. Le premier se faisait appeler Menla et le second Izafassim, mais tout le monde le surnommait Izalf. Tandis qu’ils marchaient, ils discutaient de la tournure des événements:

« T’en pense quoi toi, d’cette eau qui s’en va ? C’est bizarre quand même, on n’a vu personne creuser de déviation ou une chose dans l’genre, dit Menla, un gros soldat pas très futé.

- Bah, franch’ment j’en sais trop rien moi, c’est quand même pour connaître la réponse qu’on est là, non ? fit remarquer Izalf, plus petit que Menla, mais davantage perspicace.

- Ben si mais bon, j’demandais juste comme ça, si jamais t’avais une idée.

- Et bien j’en n’ai pas…mais ca m’flanque la frousse, répondit sèchement Izalf. J’aurais p’tête pas dû accepter quand l’nouveau cap’taine a demandé des volontaires.

- Mouais, mais rester à l’intérieur de la Cité à attendre, c’est pas mieux, c’est moi qui t’le dit. Notre tour serait venu, même si on était restés bien au chaud dans la taverne, avec le vieux Harton appuyé sul’comptoir ».

 

 

Ils avaient parcouru toute la longueur de la muraille Nord, en direction de l’Est quand ils tournèrent l’angle pour repartir vers le Sud. Rien ne semblait anormal dans les douves, mis à part le fait que la marque qu’avait laissé l’eau contre les murs était visible, et que les flots se mouvaient lentement à quelques pieds en dessous de leur hauteur habituelle. A présent, Izalf et Menla avaient atteint le petit pont qui traversait les douves pour atteindre la porte Est. Le haut des plus grosses pierres sortait de l’eau et des algues gluantes se détachaient par endroits de la base des murailles, pour tomber dans l’eau dans un bruit sourd. Le niveau de l’eau semblait baisser de plus en plus vite, et pas un animal ou une créature ne traversait le paysage entre les falaises de la rivière d’Arilm et Rasfragne. Izalf ne cessait de se lamenter et de soupirer, ce qui installa une tension entre les deux soldats, car Menla tenait à inspecter soigneusement la rive extérieure alors que l’autre accélérait le pas pour rentrer au plus vite. De temps à autre, l’un d’eux s’arrêtait et se penchait sur une amas de pierres et de roches pour y déceler un quelconque indice. Avant qu’ils n’arrivent au coin Sud-Est de la Cité de la Feuille-de-Chêne, les douves étaient vidées de toute leur eau. Soudain, Menla cria en direction d’Izalf, qui frappait une pierre du bout de son pied:

« Regarde ça, l’eau est aspirée dans ce tas de pierres ! J’ai enfoncé un bâton dedans et il m’a été arraché des mains ! ».

Izalf vint vers Menla en trottant et se courba devant la pile de petites roches, où une flaque de boue claire se mouvait, comme un tourbillon très lent. De petites bulles éclataient à la surface de l’eau marron. L’ensemble devait mesurer moins de deux mètres de large entre la terre et la bordure des douves. Les deux hommes regardèrent vers le haut des murailles pour signaler la découverte aux archers. Izalf leva la main pour attirer l’attention du capitaine, et Jarpa se retourna vers les lanciers postés près de la porte, afin que d’autres hommes sortent inspecter la zone. Eäril était aux côtés de ses guerriers, et semblait impatient de comprendre ce qui se tramait à quarante-cinq pieds de lui. Soudain un éclair de lumière jaillit du trou et éblouit tous les soldats qui observaient le sol. Immédiatement après, un cri effrayant retentit aux oreilles des habitants de Rasfragne. Tous les gardes, surpris, plaquèrent leurs mains sur leurs yeux fermés et courbèrent la tête. Un instant plus tard, ils purent les rouvrir et constatèrent avec effrois que les deux éclaireurs avaient disparu. Les humains sur le chemin de ronde se penchèrent par-dessus les créneaux afin de retrouver les deux volontaires, en vain: personne ne revit Menla et Izafassim depuis ce jour.

           

 La barrière défensive que constituaient les douves à présent inexistante, Jarpa n’envoya pas d’autres personnes pour chercher des explications sur la baisse des eaux. Le quatrième jour s’acheva sur cette note sombre, et la ville s’endormit plus perturbée que jamais. Depuis le début du siège de la Cité, Eäril dormait à la taverne, qui restait ouverte aux paysans sans logements. Lorsque le soleil pointa ses rayons sur les bâtisses de Rasfragne, Jarpa vint vers Eäril, un paquet à la main. Sans attendre que celui-ci se redresse de son lit, il lui dit d’un ton sec:

« Dormanil t’envoie ça ».

Il lui lança le long sac que le jeune homme attrapa au vol, avant de l’ouvrir. Il s’assit contre le mur, les jambes croisées et observa ce qu’il tenait. En voulant sortir le contenu, il s’aperçut que le cadeau de Dormanil était fait de tissu. Il déploya hors du sac un long étendard, de la même couleur que sa cape bleu nuit. Au centre de la bannière était tissée une chouette qui soutenait un chêne sur le sommet de sa tête. Deux poignards courbés s’entrecroisaient derrière l’animal qui regardait droit vers l’horizon. La chouette était si bien brodée qu’on eut dit qu’elle était vivante et prête à prendre son envol. En regardant à nouveau dans le sac, le jeune bûcheron vit un second présent. Celui-ci ressemblait beaucoup au premier: c’était un petit fanion qui portait les mêmes motifs. Jarpa prit la parole:

« Le seigneur tenait à ce que tu hérites de ces emblèmes. A toi de leur rendre leur honneur premier… ».

Eäril approuva en inclinant la tête de haut en bas, tout en baillant la bouche entrouverte. Sur les deux bannières, de petits crochets permettaient de les attacher à une hampe, aussi, Eäril accrocha la seconde à sa lance, entre le bois et la lame courbée. La plus grande, il la confia à Tyós le nommant ainsi porte-étendard de la Confrérie Écarlate.

 

Par Eäril - Publié dans : earil
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Vendredi 13 octobre 2006 5 13 /10 /Oct /2006 20:58

 

 

 

 

Chapitre Onzième

 

 

 

 

 

            Au milieu de la seconde heure de l’après-midi, tandis que le soleil avait tout juste entamé sa descente vers l’horizon, une brume s’éleva tout autour de Rasfragne. Jamais un tel événement ne s’était produit de manière aussi surnaturelle. Le brouillard de l’hiver n’avait pas de secrets pour les vieux paysans de toute la région, mais celui-là semblait envelopper la Cité d’un rideau impossible à percer. Toutefois en observant quelques minutes un point précis vers le sol, près des douves, on pouvait discerner de petites flammes lumineuses, dansants au milieu des rochers et du sable boueux. Les guerriers placés dans les tours et sur les murs d’enceinte étaient apeurés par ces conditions, et ils sentaient que l’assaut allait bientôt être lancé. De quelle façon cela se produirait, personne n’aurait pu le dire. Comme les jours précédents, des craquements montaient de nulle part, sans que les hommes n’y prennent garde. Toute la ville portait son attention vers l’extérieur des fortifications mais personne ne vit ce qui allait se passer en son cœur. A peine dix minutes après la montée de vapeur, des hurlements de guerre se firent entendre derrière le mur Est. Ceux-ci ne provenaient guère du bas, mais du ciel, au-dessus des têtes des archers. Des formes ailées se dessinèrent alors à travers la brume, de grandes silhouettes indescriptibles. Jarpa, qui se trouvait sur le sommet du mur, entre une tour et la porte, ordonna que des lanciers grimpent les rejoindre pour repousser les mystérieux attaquants volants. Les archers tirèrent presque à l’aveuglette vers les cibles mouvantes mais les flèches atteignaient rarement leur but. Puis les créatures s’approchèrent davantage, de tel sorte que les humains purent voir de quoi il s’agissait: des dizaines de Desorims étaient chacun portés par deux Varkabs sombres. Ceux-ci les cramponnaient avec leurs serres ventrales par les épaules et volaient à grande vitesse. Un rien de temps plus tard, une vingtaine de Desorims se trouvaient sur les créneaux ou le chemin de ronde du château. Ces derniers avaient la même forme que des humains, mais bien plus fins et petits. Leur visage était déformé par la maigreur et tout leur corps avait un teint vert très pale, de la couleur du marais où ils vivaient. Chacun tenait en ses mains une lance ou un gourdin de bois, et parfois un bouclier. Pour armure, les hommes des marais avaient des branchages entrelacés, des joncs et des roseaux attachés grossièrement avec de la ficelle. Après ce premier apport de guerriers, les Varkabs repartirent vers le sol pour en chercher d’autres. Le combat s’engagea entre les soldats de Rasfragne et ceux des marais. Les archers qui n’avaient pas d’ennemis à portée continuèrent à tirer les bêtes volantes, tandis que d’autres dégainèrent leurs épées pour affronter leurs frêles adversaires au corps à corps. Des groupes de lanciers gravissaient les marches pour leur prêter main forte et les quelques Desorims furent aisément tués ou poussés dans le vide. Cependant les Varkabs n’arrêtaient pas d’amener d’autres guerriers sur les murs, et leurs hurlements paralysaient les plus jeunes qui jetaient leurs armes et prenaient la fuite.

 

 

 

 

Eäril et ses hommes rejoignirent très bientôt la zone de combat et s’illustrèrent par leurs faits d’armes. L’entraînement que chacun avait reçu portait ses fruits: Kratork tranchait les membres des Desorims, Tyós faisait voler l’étendard de la Confrérie Écarlate, et chacun de ses membres fonçait vers le nouvelle vague d’hommes des marécages. Jarpa quant à lui, surveillait l’ensemble de la bataille et dirigeait les différents groupes de guerriers. Lorsqu’un endroit venait à manquer de soldats, il redonnait du courage à ceux qui en manquaient en amenant des remplaçants ou en y allant lui-même, et sa présence seule suffisait à remettre sur pieds quelques-uns qui étaient trop effrayés pour continuer l’affrontement.

 

 

 

 

 Soudain un grondement raisonna à l’entrée de la ville. Les gardes placés au-dessus de la porte regardèrent par les mâchicoulis et constatèrent qu’à travers la brume, une dizaine de Desorims tentaient d’enfoncer les portes à l’aide d’un long bélier. Celui-ci se terminait par une pointe de métal en forme de tête de vautour. Ils crièrent aux hommes dans la tour d’amener des chaudrons de sable brûlant afin de le balancer sur les attaquants. Ils s’exécutèrent aussitôt, et un instant plus tard, le bélier se trouvait par terre, tandis que ses porteurs se roulaient contre le sol, dans l’espoir de se débarrasser du sable extrêmement chaud qui se glissait dans leurs vêtements. D’autres servants arrivèrent pour poursuivre la dangereuse tâche, et cette fois de lourds boulets de pierre les écrasèrent ou les projetèrent quelques mètres plus loin. Rasfragne se défendait bien jusqu’à présent, et leurs pertes étaient faibles comparées à celles de l’autre camp. Mais c’était sans compter l’arrivée tardive des lions de Darserty. Alors que le combat faisait rage sur les murs, et que les balistes tiraient leurs projectiles sur les troupes éparpillées dans les douves, d’énormes bêtes rousses sortirent de la terre au milieu de la place du marché. Une galerie avait été creusée depuis l’extérieur de la ville et débouchait en plein cœur de la Cité de la Feuille-de-Chêne. Rapidement, ces fauves attaquèrent femmes, enfants et guerriers. Ils se répandirent dans toute la ville à la recherche de proies. Certaines de ces bêtes courraient vers les différents quartiers habités, et les autres prirent les lanciers restés en bas à revers. Les lions de Darserty devaient être presque deux fois plus hauts que les humains, et trois fois plus larges. Ils pouvaient aisément arracher une tête de leurs crocs, et démembrer le plus fort des guerriers avec leurs griffes plus longues qu’une main d’adulte. Une seule crinière de ces monstres, si on l’ôtait du reste du corps, aurait pu avoir le rôle de trois ou quatre couvertures. La panique se propagea à travers toute la Cité, car nul ne pouvait prétendre être à l’abri des lions. Quelques Varkabs s’infiltraient même au-delà des murs pour déposer leurs Desorims. Très vite, les guerriers furent attaqués de tous les côtés. Jarpa frappait sans arrêt de sa lourde épée à deux mains et causait de nombreuses pertes aux hommes des marais, de sorte que le mur Est restait encore en possession des guerriers de Rasfragne. Une trentaine de lions se trouvait désormais dans la ville, mais d’autres troupes sortirent du tunnel. Des centaines d’humains verdâtres en émergeaient et se dispersaient afin d’anéantir toute vie sans pitié. Nombre d’entre eux portaient des torches enflammées, et ils commencèrent à incendier les bâtisses ancestrales. Les Desorims pénétraient au sein des maisons pour les piller, puis y mettaient le feu sitôt sortis. La taverne du Tonneau d’Armadil n’y échappa pas, celle où Eäril s’était rendu le soir de son arrivée à Rasfragne et où il logeait depuis plusieurs jours. L’alcool contenu dans les tonneaux s’enflamma en un rien de temps et propagea l’incendie dans tout le quartier Sud. L’explosion de quelques fûts fit même voler une douzaine d’assaillants qui s’écrasèrent contre l’atelier d’en face.

 

 

 

 

Devant le massacre, et l’incapacité de retenir les troupes ennemies, Jarpa donna l’ordre d’ouvrir les portes Nord et Ouest afin de permettre aux femmes et enfants de s’échapper, dans l’espoir de se réfugier près des falaises ou dans la forêt. Barty et Matha furent de ceux qui s’en allèrent, mais certains ne voulurent pas quitter leur habitation, ce qui leur coûta la vie. Au moins cent ou deux cent guerriers prirent la fuite avec eux, ayant perdu tout espoir.

 

 

 

 

L’avantage tourna rapidement aux Desorims et à leurs alliés. Les guerriers de Rasfragne reculaient progressivement vers le mur Nord, ce qui permit à leurs adversaires d’occuper toute la muraille Est. Ces derniers mirent le feu à la porte et tout ce qui la consolidait. Les dernières créatures restant dehors purent ainsi pénétrer dans la Cité, ôtant toute chance aux défenseurs de les repousser. Jarpa dût se rendre à l’évidence, la bataille était perdue, mais son devoir consistait à protéger son seigneur jusqu’au bout. Il sonna de son cor et hurla que tous les soldats se rendent devant la Porte du Donjon dans un ultime affront. Courant à toutes jambes pour ne pas être attaqué de dos, chacun traversa ruelles, escaliers et places dans le but de reformer un seul et même groupe de guerriers pour résister à l’assaut. Deux des membres de la Confrérie Écarlate étaient tombés sous les gourdins des Desorims, au grand malheur d’Eäril. Ce dernier couvrait la retraite des derniers soldats avec bien des difficultés et frôla la mort de près par trois fois, esquivant les lames par d’habiles déplacements et sauts. Lorsque tous eurent franchis le passage entre les deux habitations qui ouvraient à la dernière ruelle qui menait aux portes, et que les rangs désorganisés des Desorims accouraient de toutes parts, le jeune homme recula à son tour. Jarpa avait décidé que tous les soldats vivants essayeraient de bloquer l’accès au Donjon. En effet, hormis un petit passage derrière la salle du trône, seule la grande Porte du Donjon en offrait l’accès et la sortie. D’après de rapides calculs et sans compter tous les guerriers qui avaient fuis en même temps que les paysans par la porte Ouest, il restait près de trois cent hommes près à se battre derrière la seconde enceinte.

 

 

 

 

Les massives portes de bronze furent fermées et bloquées à l’aide d’immenses poutres calées au sol dans des trous aussi larges que des pavés. Les gardes du Donjon, tout vêtus de noir sortirent de bâtiment où siégeait Dormanil, de hauts boucliers dans leur main gauche, et leur hallebarde de l’autre. Sans un mot, cette vingtaine de guerriers, réputés pour leur courage et leur maniement presque parfait des armes, s’avancèrent à quelques mètres de la Porte. Ils s’accroupirent en tenant fermement leur bouclier apposé au sol, et en pointant leur fer tranchant vers l’ouverture. Ainsi protégés par un mur de métal et de piques, ils pouvaient contenir les attaquants quelques instants. Le moment suivant cette première vague, une porte s’ouvrit sur la gauche, près de l’écurie. Il en sortit une dizaine d’archers parés d’habits d’un pourpre flamboyant qui se disposèrent juste derrière la rangée de lanciers. Tous les autres défenseurs de Rasfragne s’entassèrent dans la cour car les murs de cette enceinte ne disposaient pas de chemin de ronde, empêchant toute défense d’en haut. Quelques archers grimpèrent sur les arbres dénués de feuilles afin de tirer sur les Desorims sitôt la porte brisée. Eäril profita de ce temps offert pour redonner du courage à ses hommes, bien que lui-même ne soit pas plus rassuré qu’eux. Jarpa s’approcha de lui et lui dit :

« As-tu fait un bon choix en venant dans cette ville ? Il aurait finalement peut-être mieux valu que tu restes avec tes parents, ainsi tu aurais vécu plus longtemps… ».

Mais Eäril, fronçant les sourcils, rétorqua :

« Comment pouvez-vous perdre espoir ainsi !? Je préfère mourir en défendant cette place forte, plutôt que de rester à Litreya à attendre que les Desorims n’anéantissent toute la région du Méporo, village par village.

-Parce que tu crois que ton village les intéresse ? demanda Jarpa d’un air moqueur. Non, ces bestioles sont toutes dirigées vers Rasfragne uniquement, cela se ressent. C’est une vengeance, pas un assaut pour gagner du territoire. Les Desorims n’aiment pas la terre ferme, ils préfèrent les marécages, c’est leur nature. J’ignore qui est à leur tête, mais je ne pense pas que ce soit un Desorim. Ils sont facilement influençables, cela s’est déjà vu par le passé. As-tu remarqué que certains portent des fanions représentant un vautour ? Nous saurons bien assez tôt de quoi il s’agit, si nous survivons.

-Il n’empêche que je suis là pour défendre cette Cité, son seigneur et le blason de la Confrérie Écarlate !

-Eh bien défend toi du mieux que tu peux…ne meurs pas… ».

 

 

 

 

Un craquement les fit se retourner vers la Porte: un des deux battants venait de s’écraser au sol dans un vacarme assourdissant.

« Allons, cramponne toi à ta lance et découpe moi ces créatures en morceaux ! » cria Jarpa, s’élançant dans la bataille, son épée à deux mains devant lui.

Eäril souffla un instant, puis partit le rejoindre, faisant signe à ses hommes de le suivre. La position défensive des gardes du Donjon avait porté ses fruits, et de nombreux hommes des marais s’empalèrent sur les hallebardes, bousculés par leurs propres alliés. Les archers firent fuser leurs flèches contre les flots d’ennemis, et bientôt, une montagne de corps sans vie s’amoncela devant la Porte. Le combat s’engagea alors de part et d’autre de la cour et la belle pelouse fut retournée sous les longs pieds plats des habitants des marécages. Une fontaine brisée déversa son eau par terre, suite à la chute d’un archer perché, créant une boue visqueuse s’étalant jusque sur le chemin de gravier. Tout en affrontant l’armée des créatures au teint verdâtre, les soldats devaient faire attention aux monstres ailés qui les prenaient à revers pour les mordre à la gorge ou les soulever et les lâcher dans le vide. Peu à peu, les défenseurs de la Cité de la Feuille-de-Chêne reculèrent. Une odeur désagréable de sang, de sueur et de boue flottait, portée par un fort courant d’air. Les derniers survivants durent admettre leur défaite, et entrèrent à toute vitesse dans la salle du trône pour protéger leur seigneur jusqu’à la fin, ou au moins favoriser sa fuite s’il était encore là. Ils gagneraient ainsi le droit de figurer dans les futures chansons et récits, si toutefois quelqu’un put relater ces hauts faits.

            Dormanil ne s’était pas échappé. Il semblait même résolu à combattre. Debout sur l’estrade, près de son trône vide, le suzerain restait droit, sans peur. Eäril, en le voyant vêtu de sa lourde armure, comprit les allusions de Jarpa sur son amour de la guerre. Néanmoins, le visage du seigneur ne montrait aucune excitation, mais une sévérité mêlée d’une lourde peine. Il cramponnait fermement une épée sertie de diamants violets qui brillaient avec force. Une lueur rougeâtre plongeait Dormanil dans un halo de lumière. On eut dit que les cieux même pleuraient du sang, et cette vision effraya un instant les guerriers des marais visqueux. À ce moment précis, l’immense vitrail de la salle du trône explosa en éclats. On entendit, à travers le fracas des armes, deux chants : l’un doux et l’autre plus rauque. Le bruit du battement d’ailes imposa le silence dans la salle. Les combattants cessèrent de s’affronter pour observer la bête. Un vautour inspirant la peur survola cette foule agitée, hurlant des paroles dans un langage incompréhensible. Les Desorims levèrent l’un après l’autre le poing vers le ciel, et crièrent avec un accent particulier :

« Kertsu ! Kertsu ! Kertsu !»

Étrangement, ils redoublèrent de vigueur dans leur soif de mort. Dormanil lui-même frappait l’ennemi de son épée, et inspirait une certaine crainte car son regard était de feu. À ses côtés restaient Eäril, Jarpa, Tyós et une vingtaine de survivants. Mais pour combien de temps ?

C’est alors que l’on put voir quel était le second oiseau, car le chant rude appartenait au vautour, mais l’autre, plus agréable, était celui d’une chouette. Elle passa par le trou du vitrail brisé et fonça telle une flèche vers l’autre oiseau. Avant que celui-ci ne la vit, la chouette au plumage brillant était sur lui. De son bec, elle le pinça fermement sous le gosier, remplaçant le cri rauque par une pluie de sang foncé. Le vautour s’écrasa violemment sur le trône de Dormanil.

L’instant d’après, le seigneur de Rasfragne s’écroula de tout son long sur le tapis, blessé à mort par la massue d’un Desorim. Le coup lui avait fracassé le crâne et la vie le quittait soudainement. Jarpa jeta son épée au sol et s’agenouilla aux côtés de son suzerain, les larmes aux yeux et exténué par le combat. Eäril se plaça devant eux et fit barrage pendant que le capitaine portait son chef et ami sur les épaules. Pour la première fois, un lion de Darserty fit son apparition dans la salle du trône, de la bave dégoulinant de sa gueule. Après un instant d’hésitation, il traversa d’un bond toute la pièce, projetant Eäril au sol.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre Douzième

 

 

 

 

 

            Le vent soufflait aux oreilles d’Eäril, tandis qu’il ouvrait les yeux. La salle et le brouhaha avaient disparu. Il se trouvait sur le dos d’un cheval, et une femme le guidait par les rênes : elle galopait à ses côtés. Le jeune bûcheron se redressa légèrement et tourna la tête vers la gauche. Il vit d’autres cavaliers, et Jarpa menant une monture où le corps de Dormanil reposait. Ils arrivèrent finalement près d’une unique montagne, ou plutôt d’une longue falaise. Une foule de paysans s’étaient rassemblés à l’ombre des rochers. Eäril se rendormit.

 

 

 

 

            Quelques heures passèrent, puis le gardien de la Confrérie Écarlate se réveilla, allongé sur le dos. La même femme l’observait avec attention, comme lorsque l’on reste au chevet d’un grand malade. L’image de cette jeune humaine revint à la mémoire d’Eäril : c’était celle à qui il avait amené l’éclaireur mourrant, quatre jours auparavant. Il se passa les mains le long de son propre corps, cherchant une quelconque plaie, mais une unique douleur au torse le faisait grimacer. Par une chance infinie, le lion de Darserty ne l’avait que poussé, bien que le choc fut violent. Il s’était écrasé le ventre sur les marches au pied du trône en tombant, et un gros hématome étirait sa couleur bleutée d’un côté à l’autre de sa poitrine.

« Que…que s’est-il passé ? demanda-t-il à Teranya.

-Je ne peux vous l’expliquer car je n’étais pas là, à l’intérieur de la ville, affirma-t-elle désolée. Ou alors seulement ce que l’on raconte.

-Alors dites-moi…ce que vous savez…

-Eh bien, lorsque les immenses lions de Darserty sont sortis du trou au milieu de la Cité, les paysans ont fuit par la porte Ouest. Près de trois cent guerriers se sont échappés en même temps, pris de peur. Mais ils ont eu honte, à ce que l’on dit, et sont retournés en arrière pour aider les survivants à s’échapper. Je les ai accompagnés jusqu’aux portes, et après un long moment, ils sont revenus. J’ignore ce qu’il s’est passé pendant ce temps, mais j’imagine qu’ils ont dû faire une percée dans les troupes adverses, ou attirer leur attention ailleurs. Vous, vous étiez dans les bras d’un jeune homme, mais il a été tué par un de nos ennemis, alors qu’il arrivait juste à côté de moi. Je vous ai donc placé sur un cheval, et nous sommes venus ici, voilà ».

Eäril ouvrit de grands yeux lorsqu’il entendit que quelqu’un était mort en cherchant à le sauver. Il demanda précipitamment :

« Un jeune homme ? Quel jeune homme ? ».

Puis il réalisa une chose, et cria presque :

« Il ne s’appelait pas Tyós, tout de même !? Ne me dites pas qu’il est mort !

-Je suis navrée, répondit Teranya, en baissant la tête.

-Oh non ! ».

Puis Eäril se prit la tête dans les mains et se mit à pleurer. Une main vigoureuse et amicale se posa sur son épaule. Le visage triste, Jarpa le regardait avec compassion.

 

 

 

 

Les Desorims n’avaient pas poursuivi les paysans et rescapés du siège : la Cité leur suffisait. Rasfragne n’était qu’un point à l’horizon, et la foule se trouvait au Sud-Est des falaises de la Mer Nord. Privés de toute ressource et de toits, les anciens habitants de la ville fortifiée se lamentaient sur leurs proches disparus et la perte de tout ce qu’ils connaissaient. Après leur avoir laissé un instant de répit, Jarpa dut prendre une décision.

 

 

 

 

 

On raconte que loin à l’Ouest, par-delà l’Océan des Gargates, est une terre immense et

presque paradisiaque. En vérité, seule une partie de ce continent, une longue vallée entourée de montagnes, semble habitable et d’une beauté dépassant l’entendement. Les légendes parlent de races inconnues ou méconnues des gens de la région du Méporo. Certains vivent deux à trois fois le nombre d’années du plus vieux des humains, tandis que d’autres ne dépassent pas dix ans dans l’échelle du temps lunaire. Mais tout comme les tortues ou les papillons, cette vie n’est pas courte ou longue à leurs yeux, car leur notion du temps est bien différente de celle des hommes. Bien que ce continent ne soit pas accessible par un voyage terrestre, un navire part rarement du port de Durim et fait voile vers la ville de Vertalë, si toutefois ce lieu peut être qualifié du terme si péjoratif de « ville ». Pas un seul bateau n’en revint depuis l’explorateur Menyë, après son expédition au plus profond de la vallée d’Hanpek, et qui rapporta avec lui tout ce que l’on peut savoir de ce continent. Était-ce dût à un naufrage ou une tempête à proximité de l’archipel d’Ildu, ou bien parce que ces voyageurs n’avaient aucune envie de revenir ?

 

 

Quoiqu’il en soit, les survivants du siège de Rasfragne semblèrent s’accorder assez rapidement sur le fait d’entreprendre un voyage vers le port de Durim, et de traverser ensuite l’Océan des Gargates. En hâte, et par crainte de périr par la famine, les habitants de Rasfragne n'avaient eu d'autre choix que de laisser leurs frères morts dans la cité perdue. Ils partirent donc en une longue caravane, sous le ciel qui prenait une teinte violette au moment du coucher de soleil. Gens de tous âges, paysans, bourgeois et rares soldats s'aidaient mutuellement, les plus vieux étant portés par les quelques charrettes, en compagnie des blessés. Voyageant lentement au rythme des moins rapides, la longue file parcourait les plaines, les falaises de la Mer Nord bientôt derrière leur épaule droite. Une vingtaine de cavaliers furent envoyés en éclaireurs pour chercher de la nourriture, tandis que quelques autres partirent vers la ville d’Orpah, à mi-chemin entre Rasfragne et le port de Durim, afin de prévenir la population de leur arrivée prochaine. Jarpa et Eäril chevauchaient ensemble, comme à leur habitude, mais n’échangeaient aucun mot, car le jeune bûcheron gardait à l’esprit le visage de son ami décédé.

 

 

 

 

 

Suite en cours d'écriture. Des corrections vont être apportées. (Dernière mise à jour le vendredi 16 février 2007).

 

Par Eäril - Publié dans : earil
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